Quatre des sept comédiens de la pièce «Manifeste de la Jeune-Fille» : de gauche à droite, Stéphane Crête, Muriel Dutil, Isabelle Vincent et Raymond Cloutier

«Manifeste de la Jeune-Fille»: derrière les beaux discours

CRITIQUE / Dans un monde de plus en plus complexe et en perte de repères, où les crises s’accumulent au nom de la sacro-sainte économie libérale, rester en symbiose avec ses valeurs profondes n’est pas chose aisée. Être en paix avec soi-même sans devenir l’esclave des discours à la mode sur l’écologie, l’épanouissement personnel ou l’implication militante représente un défi de tous les instants.

Avec sa pièce Manifeste de la Jeune-Fille, présentée au Périscope jusqu’au 20 octobre, l’auteur et metteur en scène Olivier Choinière s’amuse à gratter le vernis des apparences pour forcer une saine et nécessaire réflexion sur ce thème ambitieux.

À partir d’un texte aussi dense que percutant, le créateur d’Ennemi public et de Chante avec moi place le spectateur devant ses propres contradictions citoyennes, au cœur d’une société de consommation qui s’acharne à vendre le bonheur à grands coups de stéréotypes et de discours creux.

Sur scène, dans un décor blanc immaculé, deux carrousels remplis de vêtements, et autant de podiums et de salles d’essayage. Un présentoir d’articles de mode, surmonté d’un écran vidéo, fait office de portes tournantes pour la présentation successive de sept personnages, aux âges et aux physiques différents, dignes représentants de l’idéal féminin véhiculé par les magazines féminins, terreau d’inspiration de Choinière.

À l’image des mannequins automates d’une parade de mode, Raymond Cloutier, Stéphane Crête, Muriel Dutil, Joanie Martel, Catherine Paquin Béchard, Sébastien René et Isabelle Vincent, tous excellents et unis par une belle complicité, défilent à tour de rôle. Les costumes revêtent dans le contexte une importance capitale, chacun passant beaucoup de temps à les enlever pour en enfiler d’autres, plus appropriés à leur état d’esprit fluctuant. Après le prêt-à-porter, le prêt-à-penser. 

«Happycondriaques»

Un à un, les personnages se rebellent contre leur propre discours, chacun se croyant plus épanoui que son voisin. C’est le règne des «happycondriaques». Mais à chaque jeune fille sa contradiction. Et son impuissance à changer les choses.

La vie en apparence parfaite de l’une d’elles, 32 ans, mère de jumeaux (Catherine Paquin Béchard), sera mise à mal dès lors que ses comparses chercheront à en savoir davantage sur sa personne, ses choix de lectures par exemple. Je ne lis pas des romans, finira-t-elle par avouer, honteuse mais «tout ce qui me sort de l’ostie de roman de ma vie et qui me fait pas pleurer sur le drame de quelqu’un qui fatalement me ressemble».

Il y a aussi cette autre (Joanie Martel), vendue à la cause environnementale, qui se fera remettre à sa place parce que ses pellicules biodégradables pour envelopper ses sandwichs contribuent davantage à ce qu’elle croyait à l’émission de gaz à effet de serre. «Je sais que je participe sans le savoir à la destruction de la planète», dira-t-elle, en éclatant d’une rage contenue.

Chaque discours, qu’il parle de vieillesse, de quête de performance, du mouvement Zéro déchet ou de militantisme social, se fait ainsi déboulonner et passer cruellement à la moulinette. Même le terrorisme est récupéré par une logique marchande, dans un segment dérangeant où les puissants de ce monde sont la cible d’un discours vitriolique qui témoigne de l’impuissance et de l’anxiété des personnages face à l’avenir.

Le dernier droit est particulièrement réussi, alors que les personnages brisent le quatrième mur pour se donner la réplique, assis parmi les spectateurs. C’est l’occasion pour Choinière de remettre tout son espoir de ce monde en décomposition entre les mains des créateurs de théâtre. «C’est votre job de nous faire croire en quelque chose d’autre, en quelque chose de beau». En cela, le metteur en scène peut dire mission accomplie.