DriftLess de Felipe_Castelblanco, 2012-2018

Manif d'art 9: errer par la mer

Felipe Castelblanco a navigué un peu partout sur la planète, aux abords de plusieurs villes, sur un fragile esquif. Il présente son périple dans l’immersive installation Driftless, dans le cadre de Manif d’art 9.

L’artiste né à Bogota a dérivé sur les eaux de la Colombie, de la Californie, du Mexique, de l’Italie, de la Norvège, de l’Angleterre, de la Suède, des Philippines et de l’Australie avant d’ajouter le fleuve Saint-Laurent aux territoires de ses errances, alors qu’il était en résidence à Méduse l’été dernier. Driftless est l’aboutissement de six ans de pérégrinations sur l’eau.

L’idée a pris forme lors d’une résidence aux États-Unis. «J’essayais de penser à ce que signifie être un artiste et à notre lien avec la nature», indique Felipe Castelblanco. Il s’est dit que l’eau était peut-être un espace, un territoire, qui lui permettrait de réfléchir plus profondément. «D’une certaine manière, j’ai déplacé mon atelier sur l’eau. Pour renverser mon point de vue sur le monde.»

Plutôt que de considérer les cours d’eau comme une frontière, un espace qui divise les continents, l’artiste s’est mis à les envisager comme des liens naturels et mouvants entre les territoires habités.

«À ce moment-là, des milliers de migrants tentaient de migrer par la mer et beaucoup d’entre eux mourraient dans l’eau», souligne l’artiste.

Sur l’impétueux fleuve Saint-Laurent, il est allé à la croisée des courants, devant les chutes. «Je crois que ça a ajouté une touche de drame au vidéo», note-t-il.

Il décide de fabriquer l’embarcation la plus minimale possible, avec des matériaux qui se trouvent n’importe où et qu’il peut assembler sur les lieux de ses périples. Le frêle esquif, qui n’est en fait qu’une chaise fixée sur un minuscule radeau, est placé au centre de la galerie de la Bande vidéo, où est présenté Driftless. On ose à peine s’y asseoir tant il semble fragile.

Felipe Castelblanco avait peu de contrôle sur ses trajectoires. Muni d’une pagaie, il devait surtout maintenir son équilibre et est tombé de nombreuses fois de son radeau. «À un certain point, on se met à tanguer, pour suivre le mouvement de l’eau et on devient dépendant, grisé par ce mouvement», raconte-t-il.

Sur l’impétueux fleuve Saint-Laurent, il est allé à la croisée des courants, devant les chutes. «Je crois que ça a ajouté une touche de drame au vidéo», note-t-il.

Des sirènes et un segment de journal télévisé interrompent notre conversation. L’artiste a inclus dans un montage un reportage sur son passage près de Columbus. «C’est un voyage à la fois fictif et réel, alors je voulais briser la fiction en incluant un élément de réalité brute», explique-t-il. Après des heures à dériver en solitaire, dans l’immensité du paysage, il a suscité tout un branle-bas de combat en s’approchant de cette ville américaine. Ils ont envoyé la police, les pompiers, des hélicoptères… «Ça montre à quel point notre monde est fou, avec sa sécurité extrême et ses mesures extrêmes pour contenir un homme seul sur un radeau.»

En empruntant la voie des explorateurs, des colonisateurs, des migrants, mais aussi la voie des conteneurs de marchandises, Felipe Castelblanco a fait un voyage aussi poétique que politique.

Avec son fragile esquif, Felipe Castelblanco a navigué un peu partout dans le monde, dont à Québec, pour présenter Driftless.

L’expérience lui a permis de réfléchir à la précarité et à la mobilité qui accompagnent souvent la pratique artistique. «Le monde est si globalisé qu’on dirait qu’il faut toujours bouger. Pour moi c’était important de ralentir, d’expérimenter cette vie nomade. Maintenant, mon œuvre peut continuer de voyager sans moi.»

Driftless est présentée jusqu’au 21 avril au 620, côte d’Abraham, Québec.