La performance de Frédérique Bradet, qui joue la flamboyante Shirley, vaut presque à elle seule le prix du billet de «Lucky Lady».

Lucky Lady ou la course de la dernière chance

CRITIQUE / Vingt-trois ans après sa création, «Lucky Lady», de Jean Marc Dalpé, se retrouve de nouveau sur la ligne de départ, cette fois à La Bordée, dans une mise en scène de Patric Saucier. Lancée sur l’air de «Dirty Old Town», l’épopée galopante et tragicomique de cinq marginaux étonne peut-être moins qu’en 1995. Mais portées par une efficace distribution, la précision et la musicalité du texte font toujours leur effet.

Lucky Lady, c’est la course de la dernière chance pour cinq laissés-pour-compte pauvres en moyens, mais qui aspirent à mieux.

Alors qu’il s’apprête à sortir de prison, Bernie (Jean-Michel Déry) accepte à contrecœur d’aller payer la dette que son coloc de cellule Zach (Simon Lepage) a contractée auprès des Hells Angels. L’argent a été planqué chez Shirley (Frédérique Bradet), pathétique, mais déterminée chanteuse western dont la carrière n’a jamais décollé. Cette dernière rêve d’un album et quand elle découvre la pile de billets de banque, elle s’en approprie une partie pour s’offrir du temps en studio. Mais quand la menace d’os fracturés par les motards commence à résonner, tout ce beau monde s’entend pour dire qu’ils ont besoin de faire des sous rapidement. Ça tombe bien, l’amie Mireille (Valérie Laroche) a justement des contacts à l’hippodrome concernant une course arrangée. Elle saura qu’il faut miser sur un cheval nommé Lucky Lady. Et tous mettront tous leurs œufs dans ce même panier.

On ne peut que saluer une nouvelle fois la précision du texte de Jean Marc Dalpé, qui joue sur la syntaxe, les anglicismes et les hésitations pour souligner les horizons limités de ses personnages. Mais on ne peut non plus nier le fait que des auteurs comme Fabien Cloutier ont poussé dans les dernières années l’exercice encore plus loin ni que notre oreille s’est depuis 1995 habituée au franglais, qui a gagné du terrain dans l’espace public. Vingt-trois ans après sa création, la pièce de Dalpé demeure néanmoins pertinente.

Flamboyante Shirley
Dans l’incarnation de la flamboyante Shirley — sorte de Dolly Parton des (très) pauvres —, la performance de Frédérique Bradet vaut presque à elle seule le prix du billet de Lucky Lady. Qu’elle massacre Jolene avec une conviction qui l’honore ou qu’elle livre le plus spectaculaire pétage de coche qu’on ait pu voir depuis un bout de temps (des spectateurs n’ont d’ailleurs pas attendu la fin de la représentation de mercredi pour l’applaudir), la comédienne atteint le juste dosage entre le complètement ridicule et le singulièrement attachant.

Et c’est un peu ce qui résume les personnages dépeints par Jean Marc Dalpé et bien campés par cette nouvelle distribution. Oui, ils sont poqués, losers, quétaines… Mais ne sommes-nous pas tous le poqué, le loser ou le quétaine de quelqu’un d’autre? Et leurs motivations sont louables. Ils essaient tous, même si c’est de maladroite ou d’étrange manière, de se sortir du trou et d’améliorer leur sort. C’est pourquoi on se laisse prendre au jeu du suspense lorsqu’ils se retrouvent à l’hippodrome, enchaînés à un plan qui sera soit miraculeusement salvateur, soit misérablement foireux. Et pour départager les deux, il faudra se rendre jusqu’au photo-finish

Lucky Lady est à l’affiche de La Bordée jusqu’au 5 mai.