Le réalisateur Quentin Dupieux signe une comédie délicieusement absurde avec Au poste!

L'OVNI policier de Quentin Dupieux

Un policier et son suspect. Un interrogatoire. Classique. Mais entre les mains de Quentin Dupieux, habitué des films bricolés avec trois fois rien, la confrontation se transforme en une comédie délicieusement absurde à la Beckett, brillamment interprétée par Benoît Poelvoorde et Grégoire Ludig. Le Soleil a profité du passage du réalisateur au Québec pour discuter de ce délirant moment de cinéma et de sa collaboration avec Marilyn Manson.

Q Impossible de ne pas vous demander: comment est née l’idée d’Au poste!?

R On me pose souvent ce genre de question, mais c’est impossible d’y répondre. Les idées, ça va, ça vient. Tout ce que je peux vous dire, c’est que je suis parti d’une envie très sérieuse de faire un film à dialogues qui serait construit comme une pièce de théâtre.

Q On a en effet l’impression que ce huis clos doit beaucoup au théâtre. Quel est votre rapport au théâtre?

R Ce qui est drôle, c’est que mon rapport au théâtre est au cinéma. Des films comme Le père Noël est une ordure (1982, Jean-Marie Poiré), une pièce adaptée au cinéma, me parlent beaucoup. Tout ça passe par les acteurs. Quand je parle de théâtralité, c’est que j’aime voir les comédiens jouer de cette façon dans un contexte de calme qui se prête à la comédie plutôt que ce qu’on nous propose au cinéma, les trucs un peu hystériques.

Q Jusqu’à quel point le puissant drame Garde à vue (1981) de Claude Miller, du moins sa prémisse, vous a inspiré? Avez-vous vu d’autres films du genre?

R Non. En plus, Garde à vue, je l’ai vu il y a très longtemps et je ne l’ai pas revu. C’est le point de départ qui m’intéressait plus que le résultat. Je ne sais même plus à quoi ça ressemble, Garde à vue. J’ai quelques images en tête. L’interrogatoire policier, c’est un truc qu’on peut tous explorer.

Q Vos références sont cinématographiques, mais en regardant Au poste!, on a l’impression d’être chez Beckett, avec les deux nigauds qui attendent Godot, même si le rapport est très différent. Est-ce une source d’inspiration?

R Je connais ça un peu de loin. Mais la sensation est normale. C’est ma vision de ce qu’on peut bien faire au théâtre: deux personnages entre quatre murs qui fabriquent une scène. Ça fait penser à des classiques de théâtre parce que c’est le principe même de ce film.

Grégoire Ludig et Benoît Poelvoorde sont les protagonistes d'Au poste!, un huis clos construit comme une pièce de théâtre.

Q Vous parliez tout à l’heure de votre désir d’avoir deux acteurs qui dialoguent. À quel moment est intervenu le choix des acteurs: avant, pendant ou après l’écriture?

R J’ai écrit pour quelqu’un et une fois que le scénario a été fini, j’ai eu le goût de changer. Grégoire Ludig (Santa et cie), j’y ai pensé dès le début et il a dit oui tout de suite. Pour le commissaire, initialement, ce devait être Albert Dupontel (Au revoir là-haut). Il n’avait peut-être pas assez envie. Je l’ai proposé à Benoît (Poelvoorde) qui était fou de bonheur parce qu’il adorait le texte. Un film, ça se construit comme ça aussi. J’ai le goût de travailler avec des gens qui se donnent à 100%. Bien sûr, je n’aurais pas pu monter ce film avec d’illustres inconnus. J’en suis encore à un stade où on monte [le financement] sur le nom des acteurs.

Q Vous jouez beaucoup avec la frontière entre la réalité et la fiction — on ne sait jamais sur quel pied danser. Notamment en raison de votre exploration de la temporalité, une constante dans vos films. Qu’est-ce qui vous fascine?

R Le temps est très présent, parce que je trouve que c’est un truc passionnant au cinéma : on joue avec. On peut inverser la temporalité, on peut raconter la fin au début — c’est magique. C’est un truc que j’explore encore. Et je n’en suis pas au bout. J’écris un nouveau film axé sur le temps… On parle ce qu’on connaît, et moi, ce que je connais, c’est le cinéma. Inconsciemment, mes films parlent de cinéma et du fait qu’on a le droit de chambouler le temps. On a un rapport au temps qui est très défini à partir du moment où on a conscience de son avancement linéaire. Je pense que la magie du cinéma réside dans cette capacité à casser le temps : on peut tout faire. C’est comme la musique, il faut des notes. Au cinéma, il faut jouer avec le temps. C’est l’ellipse qui fabrique le cinéma, le fait qu’on passe d’une scène à l’autre — c’est ce qu’on enlève qui raconte un tas de trucs.

Q Vous évoquez le fait que vous êtes encore en apprentissage et vous faites référence aux notes… Vous menez en parallèle une carrière d’artiste de musique électronique (sous l’alias Mr. Oizo). Vous avez une préférence?

R C’est deux activités qui se répondent assez bien et se complètent. Après avoir passé deux, trois mois sur un film avec un tas de gens, c’est agréable de faire de la musique tout seul. Et au bout d’un moment, à force d’être tout seul, c’est très agréable de retourner sur un plateau.

Q Activités qui se répondent en effet: vous avez dans votre discographie et dans votre filmographie une collaboration avec Marilyn Manson. Comment en êtes-vous arrivés à collaborer?

C’est lui qui m’a contacté. Il était fan de mon film Rubber (2010). Il avait envie de me rencontrer et de collaborer. Je trouvais ça tellement spontané comme demande de la part d’un artiste de ce niveau, je me devais de l’honorer. Je lui ai écrit un rôle pour Wrong Cops (2013).

Q Vous carburez donc aux rencontres?

R Exactement.

Au poste! prend l’affiche le 19 octobre.