1 Le jeune Albert Nsengimana en compagnie de son ange gardien, Hélène Cyr.

Voyage au bout de l'enfer rwandais

Albert Nsengimana avait seulement sept ans lors du génocide rwandais qui a vu les Hutus massacrer leurs concitoyens tutsis, au printemps 1994. De terribles images se sont incrustées à jamais dans son esprit, dont celles de l’assassinat de ses frères, sous ses yeux, à coups de machette. Comble de l’horreur, c’est sa propre mère qui les a livrés à leurs bourreaux. Albert, lui, a échappé miraculeusement à la mort.

Exactement vingt-cinq ans plus tard, le jeune trentenaire a choisi de raconter son témoignage dans un livre au titre tragiquement évocateur, Ma mère m’a tué, écrit en collaboration avec Hélène Cyr, une ingénieure et gestionnaire québécoise qui l’a pris sous son aile. Un document-choc où le rescapé, un exemple suprême de résilience, relate l’horreur et sa cavale infernale pendant une centaine de jours, alors que son pays était à feu et à sang.

«Pour moi, ce livre est une forme de guérison. Je voulais raconter au monde ce qui s’était passé au Rwanda», raconte-t-il en entrevue téléphonique depuis Montréal, où il mettait le pied pour la première fois.

«J’ai rencontré Albert en 2011, après avoir lu le témoignage qu’il avait donné pour raconter son histoire», mentionne Hélène Cyr, ancienne vice-présidente chez Bombardier en Angleterre. «C’est la première fois qu’il en parlait. Un journaliste avait rapporté ses propos sur Internet. Ça m’avait bouleversée. Je l’ai contacté pour lui offrir mon aide.»

En 2011, Hélène Cyr a invité Albert à la Kayanza Vocationnal School afin de lui offir le courage de poursuivre ses études. Photo Courtoisie Hélène Cy

Né de père tutsi et de mère hutue, Albert Nsengimana menait une vie sans histoire avec ses parents et ses neuf frères lorsqu’une folie meurtrière s’est emparée du Rwanda. Encouragés par des dirigeants qui pratiquaient une ségrégation ethnique à l’égard des Tutsis, les Hutus sont sortis dans les rues avec une soif de vengeance lorsque l’avion du président Juvénal Habyarimana a été abattu. L’attaque ne pouvait être qu’un complot des Tutsis.

La suite est inscrite dans les pages les plus funestes de l’histoire de l’humanité. L’Organisation des Nations unies estime à 800 000 le nombre de Tutsi tués en une centaine de jours; le gouvernement rwandais à plus d’un million.

Son ange gardien

Il s’en est fallu de peu pour qu’Albert fasse partie des statistiques en raison de l’hystérie collective qui n’avait pas épargné sa mère. «Elle a fait tuer mes frères devant moi. Ce qu’elle a fait, c’est tout le contraire de ce qu’une mère doit faire, c’est-à-dire protéger ses enfants. Je n’ai pas été tué physiquement, mais mentalement, oui. Ça me rend tellement triste.»

S’il le jeune Albert a eu la vie sauve, c’est ironiquement en raison de la fatigue des belligérants hutus qui massacraient sans répit du matin au soir. Lorsque son tour est arrivé, plusieurs ont affirmé «avoir assez tué pour la journée et qu’ils étaient épuisés»...

2
Albert Nsengimana a offert du matériel scolaire aux enfants démunis de son village natal.

Après avoir vécu pendant deux ans dans la rue et flirté avec la délinquance, le jeune Albert a décidé de retourner à l’école à Kigali. Le destin a alors mis sur sa route celle qui allait devenir son ange gardien, Hélène Cyr, installée au Rwanda pour participer à la reconstruction du pays. Le gamin avait enfin trouvé quelqu’un qui se souciait de son existence, capable de lui «redonner le sens de la dignité humaine».

«Elle est très importante pour moi. Elle est ma mère, ma sœur, ma famille. Elle m’a aidé financièrement», mentionne le jeune homme, heureux de voir son pays renouer avec la paix, loin des divisions ethniques. «Aujourd’hui, au Rwanda, il n’y a plus de Hutus et de Tutsis. Tout le monde aspire à construire une société meilleure.»

Malgré tout, les scènes atroces du génocide lui reviennent souvent à la mémoire. Ses nuits font remonter à la surface les horreurs qu’il a vues enfant : cadavres démembrés, bébés essayant de téter leur mère morte, Hutus se livrant à des actes de cannibalisme...

Aucune soif de vengeance

Albert Nsengimana ne cherche pas à nourrir de la haine contre les responsables du génocide. Sa mère a purgé sa peine, mais il ne s’est jamais senti capable de lui parler à cœur ouvert de ses actes avant son décès. Elle-même ne lui a jamais demandé pardon.

Ma mère m’a tué 
 Albert Nsengimana, en collaboration avec Hélène Cyr 
 Hugo Doc, 155 pages

De la même façon, l’idée de vengeance n’existe plus chez lui. Il aspire même à venir en aide aux enfants des bourreaux hutus qui vivent encore dans la honte et la peur. Après avoir étudié à l’université en aide humanitaire, il aspire à en faire un métier. En attendant, il vit de petits boulots de maçonnerie.

«C’est important de pardonner, mais il ne faut pas oublier. C’est en tout cas très important pour les habitants du Rwanda.»

L’auteur a également contribué au documentaire Rwanda, après le sang, réalisé par Alain Stanké qui sera présenté le 6 avril, à 22h30, à Radio-Canada.