Gabriel Matzneff en 1990.

Un #moiaussi dans le monde des Lettres en France?

PARIS — Pavé dans la mer d’huile des lettres françaises : l’éditrice Vanessa Springora décrit dans un roman autobiographique sa relation sous emprise à 14 ans avec le sulfureux écrivain Gabriel Matzneff, connu pour son attirance pour «les moins de 16 ans».

Le goût proclamé de l’auteur, aujourd’hui âgé de 83 ans, pour les jeunes filles et les jeunes garçons est au cœur de son oeuvre et n’a jamais fait ciller le monde de l’édition. Et jamais l’un des adolescents séduits n’avait pris la parole.

Jusqu’à aujourd’hui : Vanessa Springora, la nouvelle directrice des éditions Julliard, raconte sur 200 pages comment elle a été séduite adolescente par l’auteur, alors presque quinquagénaire (elle le nomme G.).

Paru le 2 janvier, Le consentement (Grasset) sort dans un contexte de dénonciation des violences sexuelles en France, après une nouvelle accusation de viol visant le réalisateur franco-polonais Roman Polanski et celles d’agressions et de harcèlement sexuels de l’actrice Adèle Haenel envers le cinéaste Christophe Ruggia.

Sans acrimonie ni victimisation, Vanessa Springora évoque l’ambivalence d’une époque où la libération sexuelle flirtait avec la défense de la pédophilie, la fascination exercée par l’écrivain sur le milieu littéraire, ses proches et elle-même, puis le poids de cette histoire sur sa vie, ponctuée de dépressions.

Et de décrire une emprise qui se poursuit sur le terrain littéraire : l’écrivain écrit beaucoup et couche sur le papier ses conquêtes et aventures sexuelles, y compris avec des garçonnets au cours de voyages en Asie.

«Comme si son passage dans mon existence ne m’avait pas suffisamment dévastée, il faut maintenant qu’il documente, qu’il falsifie, qu’il enregistre et qu’il grave pour toujours ses méfaits», écrit Vanessa Springora, qui signe là son premier livre.

Époque révolue?

La sortie de l’ouvrage relance le débat entre défenseurs de l’écrivain, dénonçant une forme de puritanisme voire un procès fait à une époque révolue, et ceux défendant les victimes de violences sexuelles. Et remet un coup de projecteur sur la notion de consentement sexuel.

«Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant? Quand on a ressenti du désir pour cet adulte qui s’est empressé d’en profiter? Pendant des années, je me débattrai moi aussi avec cette notion de victime», écrit-elle.

«C’est vrai. Les ados sont en demande de tester leur pouvoir de séduction, qu’on leur dise qu’ils sont sexy ou beaux. Et c’est votre putain de rôle d’adulte de leur mettre des limites immédiates», a réagi sur Twitter la féministe Valérie Rey-Robert, auteure d’un livre sur «la culture du viol à la française».

Aux antipodes, Josyane Savigneau, membre du jury Femina et ancienne patronne du Monde des Livres, a évoqué une «chasse aux sorcières» en mettant en ligne le long article du Monde sur Matzneff publié cette semaine, pour lequel elle a refusé de répondre.

Apostrophé par Denise bombardier

Lauréat du prix Renaudot essai 2013, l’écrivain a longtemps été une figure prisée du milieu littéraire, invité à la télévision pour s’épancher, sans trop choquer, sur ses attirances sexuelles, comme l’illustre une séquence de l’émission littéraire Apostrophes avec Bernard Pivot, très partagée sur les réseaux sociaux.

Il y est interrogé sur ses attirances. Seule la romancière canadienne Denise Bombardier intervient, le comparant à ces «vieux messieurs» qui attirent les enfants avec des bonbons.

Gabriel Matzneff, encore chroniqueur aujourd’hui au Point sur la spiritualité et les religions, n’a jamais été condamné par la justice, rappelle Le Monde, évoquant un «malaise» dans le milieu littéraire.

L’âge de la majorité sexuelle est fixé à 15 ans en France. En ­dessous, toute relation sexuelle avec un majeur équivaut à une «atteinte sexuelle» (à ne pas confondre avec agression sexuelle ou viol).

Dans sa loi contre les violences sexuelles d’août 2018, le gouvernement a renoncé à instaurer un âge minimal de consentement à un acte sexuel, promis à 15 ans, décevant très fortement les associations. Dans deux affaires ces dernières années, des fillettes de 11 ans avaient été considérées comme consentantes par la justice, provoquant un vif émoi.

«J’espère apporter une petite pierre à l’édifice qu’on est en train de construire autour des questions de domination et de consentement, toujours liées à la notion de pouvoir», explique dans l’Obs Vanessa Springora, qui précise avoir commencé à écrire son livre «bien avant l’affaire Weinstein» fin 2017.

Sollicité par l’entremise de son éditeur, Gabriel Matzneff n’a pas souhaité répondre à l’AFP. Dans un message à l’Obs, il fait part jeudi de sa «tristesse» au sujet d’un «ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire».