Salon du livre de Québec: «un grand cru»

Le Salon international du livre de Québec (SILQ) a commencé dans la neige et s'est terminé dans le soleil, mais les visiteurs, eux, n'ont pas fait de cas des caprices de dame Nature. Ils ont été 68 000 à envahir le Centre des congrès, comparativement à 67 000 l'an dernier.
Samedi, l'expression noir de monde a pris tout son sens avec 20 650 visiteurs, un nouveau record. Partout, dans les kiosques, entre les employés, l'expression «jamais vue» avait la cote. On avait ouvert les portes toutes grandes pour aider à la circulation, alors que les files pour la billetterie s'allongeaient sur des longueurs inédites, a constaté de ses propres yeux Philippe Sauvageau, président directeur général du SILQ.
«Hier [samedi], ça a été absolument infernal - c'est mauvais comme terme -, ç'a été extraordinaire, les gens du Centre des congrès ont eu beaucoup de travail», a-t-il raconté, dimanche en fin d'après-midi, alors que l'ambiance se tranquillisait peu à peu. «Les gens avaient peut-être un peu de difficultés à circuler, mais ça s'est très bien passé, les éditeurs m'ont dit que les gens pouvaient acheter facilement et pouvaient rencontrer les auteurs», a-t-il ajouté.
Le pdg retenait aussi de cette édition la qualité des tables rondes. «C'était un grand cru», a-t-il opiné.
Vrai que l'intérêt du public était palpable lors des tables rondes auxquelles Le Soleil a assisté.
On a d'abord eu droit à des échanges passionnés entre Grégoire Delacourt, Amélie Nothomb, Robert Lalonde et Larry Tremblay sur le thème du pouvoir de la littérature en ces temps sombres.
On a su au fil de la conversation qu'ils ont tous, d'une certaine façon, été sauvés par la lecture dans des moments sombres de leur propre vie. Et sont encore, à un degré variable, sauvés par l'écriture.
Sur un terrain plus politique, Larry Tremblay, auteur de L'Orangeraie, n'a pas hésité à prêter aux écrivains une certaine part de devoir : «Il faut que la littérature dénonce les mensonges, les hypocrisies, les systèmes de manipulation, c'est son rôle. Pas seulement ça, mais c'est un rôle important dans la période dans laquelle nous sommes plongés actuellement.» Même si, d'un commun accord avec Robert Lalonde, il dit que l'écrivain n'a pas à faire la morale et ne doit pas s'empêcher de divertir.
Grégoire Delacourt, plus silencieux pendant un moment, a d'abord semblé sur la défensive lorsqu'interpellé sur le sujet par l'animatrice, Danielle Laurin. «Je me méfie de ça. C'est pas parce qu'on écrit des livres qu'on a des choses intéressantes à dire sur l'ordre du monde». Mais il s'est finalement emporté, dans une tirade qui a suscité les applaudissements de la foule. «Ma fille a perdu une copine au Bataclan, elle a changé de façon de voir le monde. J'ai eu du mal à parler avec elle parce qu'elle m'a dit "Papa, on est des enfants, pourquoi ils nous tuent?" Allez répondre à une gamine de 20 ans, il n'y a pas de réponse. Par contre, elle a compris un truc, c'est que maintenant, sa vie elle va en profiter tous les jours. [...] Moi je ne changerai pas, je continuerai à dire que la vie est belle et qu'on a une chance inouïe et qu'il faut en profiter, sinon on les laisse gagner, tous ces cons. C'est tout. [...] Ici c'est beau, moi je suis là depuis cinq jours et c'est magnifique, et Poutine je l'emmerde et Trump, je l'emmerde!»
Échos de Tunisie
Un peu plus tard, dans un autre coin du Salon, les lecteurs étaient nombreux à être curieux d'entendre trois auteures parler de la parole des femmes en Tunisie, le pays invité du SILQ cette année. Une discussion qui nous a fait connaître un visage différent du féminisme, dans un pays à l'histoire politique complexe et unique dans le paysage du Maghreb. On a senti chez les trois invitées, Hélé Béji, Azza Filali et Nabiha Aissi, des points de vue différents, mais en même temps un profond respect de l'une et de l'autre.
Hélé Béji, qui s'est affichée contre le port du voile, a fait une démonstration éloquente de la nuance qui s'impose : «La liberté moderne hyper individualiste est un droit sacré qui consiste à dire que la liberté, ça peut être de se voiler. Moi, l'image que j'ai de ma liberté ne correspond pas à celle-là, mais de quel droit je dirais que l'image de ma liberté est supérieure? La seule chose que je demande à cette nouvelle liberté de se voiler, c'est de ne pas me forcer à me voiler, de même que moi je ne la forcerai pas à se dévoiler». Une réflexion qu'elle explore dans Islam Pride - Derrière le voile.
Pour Nabiha Aissi, qui a remporté le prestigieux Comar d'Or pour Miroirs de l'absence, «l'identité tunisienne, comme toute autre identité, est si complexe. Elle peut être ouverte, comme elle peut être aussi fermée, lorsqu'elle est touchée».
Pour Azza Filali, écrivaine et médecin, «les raisons du voile sont innombrables». «Chaque femme est un cas d'espèce. Donc c'est simplement l'illustration d'une autre manière de négocier le corps, en vérité».
Rencontrée après la table ronde, l'auteure s'est d'ailleurs montrée heureuse de son expérience à Québec, même si elle regrettait de ne pas avoir pu plus échanger et parler d'écriture avec des écrivains d'ici. Sa compatriote Hélé Béji était aussi ravie. «J'aime le Canada, je l'ai connu à Ottawa, et je trouve que les Canadiens sont un grand peuple, qui aiment les autres, qui sont curieux des autres, et qui ont construit un grand pays où les valeurs de l'humanisme, qui sont en train de disparaître de l'Europe, et même dans le monde musulman, vont renaître», a-t-elle commenté.
Amélie Nothomb
Robert Lalonde
Extraits de la table ronde sur le pouvoir de la littérature en ces temps sombres
«Je dirais qu'on est peut-être à l'aube d'une troisième guerre mondiale, si je suis très pessimiste, mais il faut quand même être lucide. [...] On a deux grands dirigeants mondiaux [Trump et Poutine] avec des personnalités dangereuses, du moins c'est mon opinion. Il faut s'attendre au pire malheureusement. Pour moi, l'écrivain ne peut pas jouer à l'autruche, c'est impossible.» - Larry Tremblay
«Si la littérature par sa force, sa puissance, a pu me sauver moi, c'est qu'elle peut sauver tout le monde. Alors oui, répandons la contagion, c'est ce que nous devons faire, c'est répandre la contagion de la littérature.» - Amélie Nothomb
«L'art est extrêmement important parce qu'il est un rempart contre la connerie des autres. Je trouve que la vie est magnifique, même s'il y a des cons. Je pense qu'ils ne nous arrêteront pas.» - Grégoire Delacourt
«Le livre permet non pas de changer les choses, mais de changer la perspective dans la façon dont on regarde. C'est peu, en l'occurrence, mais nous, c'est ce qu'on peut faire et pour certains, c'est déterminant.» - Robert Lalonde