Journaliste et animateur d’«Apostrophes», Bernard Pivot est entré à l’Académie Goncourt en octobre 2004, succédant à André Stil.

Pivot tourne la page de l’Académie Goncourt

PARIS — Bernard Pivot, qui a fait entrer la littérature dans le salon des téléspectateurs francophones avec l’émission «Apostrophes», quitte l’Académie Goncourt, qu’il présidait depuis cinq ans, a annoncé mardi l’assemblée du célèbre prix littéraire.

«Pour retrouver un libre et plein usage de son temps, à 84 ans, Bernard Pivot a décidé de se retirer de l’Académie Goncourt à partir du 31 décembre. Il en était membre depuis 15 ans, le président depuis cinq ans», a annoncé l’Académie dans un communiqué.

«Il en devient membre d’honneur», quelques semaines après avoir récompensé le romancier Jean-Paul Dubois pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon.

Sur Twitter, l’Académie Goncourt a mis en ligne une photo des académiciens fêtant le départ de leur président, qui leur avait fait part cet été de son souhait de se retirer.

Les festivités se sont déroulées chez Drouant, le restaurant dans le centre de Paris où est chaque année annoncé le lauréat du plus prestigieux prix littéraire du monde francophone. «Lettre d’Ed(mond) de Goncourt, grands crus, tableau : littérature et œnologie pour lui dire merci!» ont tweeté les académiciens.

Journaliste et animateur d’Apostrophes, l’émission littéraire la plus célèbre de la télévision française, Bernard Pivot est entré à l’Académie Goncourt en octobre 2004, succédant à André Stil. Il a été le premier non-écrivain à rejoindre la prestigieuse institution, dont il est devenu président en janvier 2014, à la suite d’Edmonde Charles-Roux.

Ses années comme président du jury Goncourt ont été marquées par la consécration de jeunes écrivains comme Leïla Slimani, avec Chanson douce, adapté depuis sur grand écran, et Nicolas Mathieu, récompensé en 2018 pour Leurs enfants après eux, roman sur la fracture sociale.

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LE PASSEUR DE LITTÉRATURE

D’Apostrophes, l’émission littéraire la plus célèbre de la télévision française à la présidence de l’Académie Goncourt, dont il se retire à la fin de l’année, Bernard Pivot est l’homme qui fit entrer la littérature dans le salon des francophones.

Ce passionné de littérature, défenseur acharné de la langue française et ami sincère des mots, a animé durant 15 ans (de 1975 à 1990) l’émission Apostrophes qui, chaque semaine, était suivie par des millions de téléspectateurs.

Vêtu de la blouse grise des instituteurs d’autrefois, Bernard Pivot est aussi celui qui tenta de réconcilier les francophones avec l’orthographe en organisant, à partir de 1985, les Dicos d’or, célèbre championnat d’orthographe - vite devenu international - qui a remis la dictée au goût du jour.

Coopté à l’Académie Goncourt en 2004, il en est devenu le président en 2014, avant d’annoncer mardi qu’il s’en retirait, à 84 ans, «pour retrouver un libre et plein usage de son temps».

Cette appétence pour la langue française remonte à loin, expliquait Bernard Pivot en mars 2016 à l’occasion de la présentation de son livre Au secours! Les mots m’ont mangé.

«Je suis un enfant de la guerre. J’étais réfugié avec ma mère dans un petit village du Beaujolais (près de Lyon), et mes seuls livres étaient un dictionnaire et les fables de La Fontaine. La Fontaine me parlait de zéphyr ou d’aquilon, et Le Petit Larousse me renseignait sur ces mots étranges», avait-il confié.

Une de ses plus grandes fiertés est d’être entré dans le Petit Larousse en 2013.

Amateur de beaujolais 

Homme de lettres, au sens propre, il n’a écrit à ce jour que deux romans : L’amour en vogue (1959) et Oui, mais quelle est la question? (2012). En parallèle, il est l’auteur de plusieurs essais, sur la langue française, mais aussi sur ses deux autres grandes passions : le vin et le football.

Né à Lyon le 5 mai 1935 dans une famille de petits commerçants, il a passé son enfance dans le Beaujolais (centre-est), dont il connaît les vins en amateur éclairé. On lui doit notamment un Dictionnaire amoureux du vin (2006) qui fait autorité.

Fou de foot, il est resté fidèle à l’AS Saint-Etienne et à l’équipe de France.

Ces dernières années, il a été très actif sur Twitter avec plus d’un million d’abonnés, partageant ses humeurs et ses vues.

Mais, au-delà de toutes ses activités, c’est en tant que journaliste qu’il aime se définir.

Après un passage au journal régional Le Progrès de Lyon, il entre au Figaro littéraire en 1958. Chef de service au Figaro en 1971, il démissionne en 1974 après un désaccord avec Jean d’Ormesson. L’académicien aux yeux bleus sera néanmoins le recordman des passages dans les émissions littéraires de Pivot.

Des invités inoubliables 

C’est ensuite le début de l’aventure Apostrophes, qui sera diffusée pour la première fois sur Antenne 2 le 10 janvier 1975. Il fonde la même année avec Jean-Louis Servan-Schreiber le magazine Lire.

Apostrophes devient le rituel incontournable du vendredi soir jusqu’en 1990. Il anime l’émission en direct, introduite par le concerto pour piano numéro 1 de Rachmaninov. On y rit beaucoup, on s’insulte, on s’embrasse... Le public adore et les ventes de livres suivent.

Les géants des lettres se succèdent dans le «salon» de Pivot qui sait créer une intimité avec ses invités et réunir des duos improbables. Il y aura des moments inoubliables : l’auteur François Cavanna taclant un Charles Bukowski ivre, avec un fameux «Ta gueule, Bukowski!» l’entrevue d’Alexandre Soljenitsyne, de Marguerite Duras ou de Patrick Modiano.

Sagan, Barthes, Bradbury, Bourdieu, Eco, Le Clézio, Levi-Strauss ou encore le président Mitterrand seront ses invités. En 1987, il interviewera clandestinement Lech Walesa en Pologne.

Facétieux, il soumet ses invités au «questionnaire de Pivot», inspiré de celui de Proust.

Quand Apostrophes s’arrête, l’infatigable Bernard crée Bouillon de culture, à l’horizon plus large que les livres. L’émission cesse en juin 2001. Le dernier numéro rassemble 1,2 million de téléspectateurs.