Du haut de ses 75 ans, Pierre Morency a fréquenté des grands noms de l’histoire littéraire du Québec; il en est un lui-même.

Pierre Morency: «La poésie nous est donnée»

QUÉBEC EN TOUTES LETTRES / Le rendez-vous était donné dans un café de l'avenue Cartier. Mais la température était si belle que Pierre Morency a offert spontanément d’aller marcher vers les Plaines. Nous voilà donc en route, et déjà, l’énergie de l’homme s’imprime dans ses pas.

La majorité de l’entrevue se déroulera sur un banc tout juste derrière les serres des plaines d’Abraham, réchauffé par la lumière dorée qui oblique à travers les arbres. «Ça a été mon premier coin d’observation des oiseaux, en 72, quand je me suis installé à Québec», révèle Pierre Morency, alors que quelques corneilles lui répondent. «Ici, c’est un endroit qui m’est cher, parce que ce petit trottoir, nous l’empruntions souvent, Gabrielle Roy et moi» laisse-t-il tomber, visiblement heureux de s’accrocher l’esprit un instant dans ce souvenir. 

Du haut de ses 75 ans, Pierre Morency a fréquenté des grands noms de l’histoire littéraire du Québec; il en est un lui-même. Son premier recueil de poésie, Poèmes de la froide merveille de vivre, est paru en 1967, il y a 50 ans, aux Éditions de l’Arc, dirigées par Gilles Vigneault. Vertigineux, le chiffre 50? «Oui! Je trouve ça vertigineux pour reprendre votre mot. Cinquante ans, quand même, c’est une moitié de siècle!» lance-t-il, l’air encore un peu étonné.

Au détour d’une phrase, il mentionne Gaston Miron, Paul Hébert, Sylvain Lelièvre. Mais toujours avec une discrétion humble. Ils ont été ses amis, ils sont pour la plupart disparus. «J’ai eu la chance d’avoir beaucoup d’amis écrivains plus vieux que moi, c’est une chance, mais en même temps, c’est une douleur», précise-t-il. Mais Pierre Morency est tout sauf un nostalgique. «Je n’ai pas chômé, en même temps j’ai bien vécu. C’est important de regarder les choses, de comprendre le monde dans lequel je vis, d’essayer de deviner où ça s’en va. J’ai des petits-enfants, c’est important, d’être dans la réalité», insiste-t-il. 

C’est l’autre côté du fleuve qu’il est né, à Lauzon, en 1942. Fils d’un puisatier, il a grandi «dans un quartier de bois». À cinq ans, sa grand-mère l’emmène pour la première fois à Québec. Il se souvient d’avoir gravi la côte de la Montagne et d’être tombé nez-à-nez avec les grands immeubles du Séminaire et toute cette «belle pierre». L’image est toujours vive dans la tête du poète. Il sait dès lors que Québec sera son nid, son point d’ancrage. «De chez nous, on voyait à la fois le Vieux-Québec et la pointe de l’île d’Orléans». 

C’est là qu’il habite aujourd’hui, avec toujours un pied-à-terre dans Montcalm, son quartier. À Sainte-Pétronille, il trouve son paradis d’observation d’oiseaux. En ville, il trouve la vie qui palpite et dont il a besoin.

Le festival Québec en toutes lettres, qui s’ouvrait officiellement samedi, honore cette année, sous la thématique Écrire Québec, deux auteurs d’ici qui célèbrent les 50 ans de parution de leur premiers ouvrages. Jacques Poulin, qui a publié coup sur coup en 1967 Mon cheval pour un royaume et Jimmy. Et Pierre Morency, dont la carrière décollait avec ce premier recueil, Poèmes de la froide merveille de vivre

Pense-t-il avoir contribué à «écrire Québec»? Sa réponse est modeste. Son ouvrage où la ville figure le plus nommément est Le regard infini : parcs, places et jardins publics de Québec, paru en 1999. Une commande, en fait, de la Commission de la Capitale-Nationale. Un contrat où il a beaucoup appris, s’est régalé d’espace verts qu’il connaissait moins : le Domaine Maizerets, le parc des Moulins…

Il se souvient s’être promené de longues heures sur les Plaines avec la responsable des serres, qui connaissait par cœur chaque essence d’arbre, chaque bosquet de fleurs. «Il y avait plus de petits oiseaux chanteurs à l’époque», remarque-t-il, le regard levé vers les arbres. Il y a ce réflexe, chez lui, d’observer. «D’être présent», image-t-il autrement. 

Cette finesse d’observateur de la nature lui a probablement valu de pondre ses ouvrages les plus connus, sa trilogie des Histoires naturelles du Nouveau Monde : L’Œil américain, Lumière des oiseaux et La vie entière. Des recueils de chroniques et de récits où il rend compte, avec toute sa sensibilité particulière, de la faune, la flore, les paysages d’ici. 

Beaucoup de ces morceaux sont nés de séries d’émissions qu’il a écrites dans les années 70 et 80 pour Radio-Canada, «un médium formidable». Et une époque où, dit-il, il était plus facile de vivre de sa plume à Québec. «À l’époque, il y avait une occasion pour les jeunes écrivains dans la ville de Québec de pouvoir gagner un peu leur vie en écrivain. Cet écosystème a beaucoup changé, un moment donné ça a été tout balayé au profit de Montréal», raconte-t-il. «Mais ça revient, il y a une belle vie culturelle, une belle vie théâtrale, une belle vie musicale, il y a beaucoup de jeunes écrivains et de jeunes poètes», constate Pierre Morency avec bonheur. 

Pour lui, il faut que les jeunes poètes jouent d’audace. Il se souvient d’avoir fait une folie, en 1969, en achetant de l’espace sur les panneaux-réclame qui peuplaient le centre-ville pour y afficher, en gros, l’un de ses poèmes. «J’ai signé un contrat assez onéreux, que j’ai payé pendant des années», rigole-t-il. «On pouvait y lire : “Ceci est un poème / La ferraille a pris notre vie à la gorge / Et viendront les poètes, harceleurs de la lumière / Afficher que nous sommes de milliers  / À vouloir une ville moins lasse, un peu moins économe. Pierre Morency”. Ça a fait connaître mon nom!» constate-t-il. 

Pierre Morency a aussi touché au théâtre, notamment avec l’adaptation de Charbonneau et le chef, réalisée avec Paul Hébert, et la pièce Les passeuses. Il a exploré une forme plus romanesque avec À l’heure du loup. Son dernier recueil de poésie, Amouraska, est paru en 2008. Voilà presque 10 ans déjà. Oui, le rythme de production n’est plus le même, convient Pierre Morency. Mais il poursuit inlassablement, le carnet toujours dans la poche, prêt à noter les instants fugaces où la nature se révèle. 

«La poésie, ça nous est donné. On ne s’installe pas comme ça à une table à café en se disant “bon, je vais écrire un beau petit poème”. […] Un grand écrivain anglais a écrit «Art happens». L’art arrive, pourquoi? Ça arrive comme ça, tu marches. Et pas nécessairement dans des milieux paradisiaques comme ici. Ça peut être partout, dans l’autobus, au volant de ta voiture. Un moment donné, une aile passe et laisse un petit quelque chose.» 

La nature, donc, on aurait tort de la concevoir comme celle, bucolique, de la campagne, des animaux, de la ruralité. «On m’identifie beaucoup à la nature et aux oiseaux, mais j’adore les grandes villes. Je suis à l’aise, j’ai habité à Paris, j’aime les villes comme New York. Comme je le dis dans mon prochain livre, dans un poème, “J’aurai aimé le centre des villes et le pourtour des villages”. J’aime le spectacle de la rue, les hasards que la ville nous offre au détour d’une rue.»

Son prochain recueil devrait paraître cet hiver. Il travaille aussi depuis un bon moment sur un ouvrage de poésie pour enfants. 

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Revivre la Nuit de la poésie

Un des événements phares de Québec en toutes lettres, la Nuit de la poésie, sera l’occasion pour Pierre Morency de revivre une nouvelle fois l’expérience de ce condensé artistique, lui qui a participé en 1970 à la toute première mouture de l’événement. 

«Je me souviens dans l’état dans lequel j’étais. La salle était bondée, ça avait débordé, il y avait même des gens dehors, on était sortis sur un balcon pour leur lire des textes, moi et Sylvain Lelièvre. C’était spécial. Une salle dans ces années-là, il y avait beaucoup de pot, de hash dans l’air. Je devais passer à 1h du matin, j’étais passé à 4h du matin. C’était encore survolté», se remémore-t-il. 

«J’ai hâte, je vais lire les mêmes poèmes, quand même presque 50 ans plus tard. Ça m’a permis de voir que ça tient encore, et que comme ce n’était pas lié à un événement en particulier, ça n’a pas perdu de son incidence», poursuit encore le poète.  

Pour assister à la Nuit de la poésie, rendez-vous à la Maison de la littérature, à partir de 20h, le 26 octobre. L’accès est libre et gratuit tout au long de la soirée, qui rassemblera 25 poètes.

Pour toute la programmation de Québec en toutes lettres, on peut consulter le le site web officiel : http://www.quebecentouteslettres.com

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Quelques activités à surveiller

› Lire Québec: 24 octobre, 20h, Chapelle du Musée de l’Amérique francophone

Promenade à travers la ville et les écrits qui l’ont façonnée, avec des textes de Samuel de Champlain à Robert Lepage, en passant par Arthur Buies, Anne Hébert et Louise Penny. Avec les interprètes Marie-Thérèse Fortin, Webster, Jacques Leblanc, Pascale Renaud-Hébert et Gabriel Cloutier Tremblay, et par le musicien Marc Vallée.

La femme qui fuit: 27 octobre (20h) et 28 octobre (15h), Chapelle du Musée de l’Amérique francophone

Plongeon dans l’univers du roman à succès La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette, avec des lectures par l’auteure elle-même et par l’actrice Catherine de Léan, accompagnées en musique par Bernard Falaise.

› Et si…: 28 et 29 octobre, entre 13h et 16h (départ toutes les 30 minutes de la Maison de la littérature)

Visite touristique déjantée en bus du RTC pour découvrir et redécouvrir l’histoire de la ville de Québec à travers les propositions colorées de Maxime Beauregard-Martin, Alexandre Martel (Anatole), Erika Soucy et Maude Veilleux