L'auteur Hélène Vachon

«Père Noël? Moi?»

En exclusivité sur l'application du Soleil, découvrez les deux premiers chapitres de Santa d'Hélène Vachon (Éditions Alto). Le livre, une d'histoire déjantée où toute une faune de personnages marginaux entre en collision, fait du bien à l'âme, mais aussi aux ventres des moins nantis. Car Antoine Tanguay, des Éditions Alto, a eu l'idée d'offrir 5 $ par livre vendu aux Banques alimentaires du Québec.
Chapitre 1 
J'ai fait la connaissance de Mario Poupart un matin de décembre où je m'attardais devant les Galeries Barberon. Avec ses fenêtres en aluminium, ses incrustations de faux granit rose et son crépi qui s'égrène un peu plus chaque année, l'édifice de huit étages est d'une surprenante laideur. L'intérieur est tout aussi déconcertant. Une trentaine de petits commerces y ont élu domicile et s'affairent modestement au milieu d'une faune bigarrée de clochards, de pickpockets, de prostituées et de rats gros comme des chats, qu'on appelle rats mutants, bien qu'on n'ait pas encore trouvé en quoi leur génétique les différencie du rat commun.
Ce matin-là, mon attention avait été attirée par la Nativité qui trônait au milieu de la plus grande vitrine. Au lieu de la fausse neige, des fausses pierres et des faux glaçons, on avait opté pour un décor beige tout en aridité, sable et plantes grasses. Trois figurines de cire, copies troublantes des Frères Dalton, avaient trouvé refuge dans une crèche en plastique ocre déposée sur une mer de papier sablé. Joseph était imberbe et bourru (l'un expliquant peut-être l'autre), Marie était anguleuse à souhait et arborait cet air d'ennui qu'ont les enfants forcés d'assister aux noces d'or de leurs grands-parents. Partout, des cactus. Suspendus à des fils de nylon, une demi-douzaine d'angelots obèses surveillaient le petit Dalton avec la convoitise de vautours à la diète.
Pour couronner le tout, on avait collé un carton sur la vitrine :
Père Noël demandé.
Peu encline à sacrifier à la modernité, surtout si elle verse dans l'extravagance (qu'est-ce que j'aime ces formules ampoulées!), j'allais m'éloigner quand un visage a surgi entre deux vautours. Un ovale d'un blanc céruléen que biffaient une longue mèche de cheveux noirs et deux lèvres entre lesquelles une cigarette achevait de se consumer, fichée là de toute éternité, aurait-on dit, comme un appendice encombrant. Au-dessous du visage, qui me fixait avec une intensité peu commune, deux mains sont apparues. La gauche pointait un index résolu sur le petit carton, la droite, sur ma personne.
Père Noël? Moi? Allons donc! J'ai haussé les sourcils en mettant dans mon expression toute la désapprobation dont j'étais capable.
Dix secondes plus tard - certaines personnes sont totalement insensibles à la communication non verbale -, Lucky Luke a surgi devant moi en jean bleu, t-shirt jaune et petit foulard. Il s'est emparé de ma main droite et l'a secouée sans ménagement comme il aurait fait avec un vieux paillasson.
- Exactement la tête que je cherche! s'est-il exclamé.
Il était trop tard pour fuir, perdre connaissance ou appeler à l'aide, et cela aurait manqué de courtoisie. Je mets toute ma foi dans la courtoisie, un jour elle sauvera le monde.
- Vous avez l'âge du vieux, a poursuivi le monsieur. Une crinière blanche et bouclée, vous êtes grande, costaude...
- Arrêtez de secouer, voulez-vous? Et rendez-moi ma main, je ne vais pas m'envoler.
- Désolé.
Il a reculé de quelques pas et ces quelques pas ont été désastreux. Une grosse dame qui passait derrière lui avec un chien de la taille d'un ballon de rugby a eu le pied gauche broyé et le sein droit aplati. Le chien a jappé, la dame a aboyé, Lucky Luke a marmonné : «Pardon, madame, je ne vous avais pas vue», ce qui était bien la dernière chose à dire, vu le format de la malheureuse.
- Je m'appelle Marthe Winthrop, ai-je dit sans aucune raison. À qui ai-je l'honneur?
Il s'est immobilisé brusquement, comme il devait le faire chaque fois qu'il ne se contrôlait plus. Le jean était raide, le foulard ressemblait à un lacet de soulier, le jaune soulignait méchamment la carnation bleutée. Réduit à l'inaction, son corps s'était mué en un bloc lisse et compact comme une colonne d'où on aurait extrait deux bras de mauvaise grâce.
La dame s'est éloignée, son ballon sous le bras. Le silence est tombé. Puis :
- Vous avez aimé la crèche?
-...
- Mon oeuvre.
- Ah.
- Contrairement à ce que tout le monde a l'air de croire, la Nativité n'a rien de folichon. Naître dans un trou perdu, flanqué d'un boeuf et d'un âne... quelle humiliation pour un roi!
- Un roi également flanqué d'un père et d'une mère, si je ne m'abuse. Et rien dans la Bible ne permet de croire qu'ils souffraient de sinistrose.
- Je voulais quelque chose d'inusité.
- C'est assez réussi.
- Vous aimez la période des Fêtes?
- Pas du tout. Je n'ai pas l'âme festive. Il a hoché la tête, allez savoir pourquoi.
- Mais vous aimez les enfants?
- Pas plus que ça. Pourquoi les gens âgés devraient absolument aimer les enfants?
- Trois heures par jour jusqu'au 24 décembre, trente dollars par jour. Juste pour vous déguiser, vous asseoir sur un trône et parler aux enfants.
- N'y pensez même pas. Normalement, j'aurais déjà pris mes jambes à mon cou mais à soixante et onze ans, les jambes et le cou n'entretiennent plus guère de rapports.
- Un bon geste, allez! Votre voix est parfaite. Grave, profonde... c'est inespéré! Vous avez tout ce qu'il faut.
- Sauf la barbe. Vous êtes monsieur?
- Un détail!
- Pas pour moi. J'aime bien savoir à qui je parle.
- Je parlais de la barbe. On a plusieurs modèles. Il faudra seulement faire attention que les enfants ne tirent pas dessus.
- Vous devriez rentrer, vous risquez l'engelure.
- Je ne vous lâcherai pas tant que vous n'aurez pas accepté.
- Mais qu'est-il arrivé à vos Pères Noël? Déshydratés entre deux cactus?
- Pas assez ressemblants, a éludé le monsieur.
- Allons donc! Tous les Pères Noël du monde sont jeunes.
Engagez des étudiants, des chômeurs... oubliez l'âge d'or.
- Quarante dollars! Une offre généreuse.
J'ai secoué la tête.
- Vous avez sûrement besoin d'argent, tout le monde a besoin d'argent, surtout les séniors. Il paraît que 59,8 % d'entre eux sont dans une situation précaire.
- Ce n'est pas mon cas.
- Je vous le demande comme un service, madame...
- Winthrop.
- Les affaires ne sont plus ce qu'elles étaient. Le quartier n'est pas très riche... et cela vous distrairait... peut-être?
Je me suis redressée comme un colonel à la retraite arborant sa ribambelle de médailles.
- Je ne m'ennuie pas, cher monsieur. J'ai été travailleuse sociale urgentiste pendant trente ans. À force de courir d'un endroit à un autre pour empêcher les gens de s'entretuer, de se jeter en bas d'un pont ou de défenestrer leurs enfants, j'ai pris les distractions en haine.
Il sautillait depuis un moment. Sous l'effet du froid, son teint avait encore bleui et la mèche noire, qui se soulevait et s'abaissait au même rythme que le sauteur, avait perdu de sa cohésion. Le solide pinceau qui ornait tout à l'heure le front avait fait place à une débauche de poils en déroute, on aurait dit une touffe de lichen colonisant un poteau de téléphone. Elle a fini par se décrocher et chuter tout doucement dans un froissement de feuilles mortes. Le désarroi devait se lire sur mon visage.
- Un... un pot à cigares façon croco, je pourrais trouver ça dans vos Galeries, vous croyez?
- Maudite colle, a simplement conclu le monsieur en fourrant le postiche dans sa poche. Où en étions-nous?
Il me fixait, bouche entrouverte, cigarette soudée à la lèvre supérieure. Sans son toupet, il avait l'air complètement nu.
- J'accepte, ai-je dit.
Il n'en revenait pas, moi non plus.
- Vous ne le regretterez pas.
- Je le regrette déjà.
On est montés au huitième étage dans un ascenseur qui sentait le formol. Son bureau comportait une seule fenêtre, sale, trois chaises, une table et deux cactus géants en plastique. Il m'a offert à boire, j'ai refusé, il m'a proposé un siège, aucun n'était libre.
- Vous commencez demain.
- Si vous le dites.
- Je devrais sans doute vous prévenir... Oh, et puis non. Vous le découvrirez bien assez tôt. C'est le monde à l'envers.
Il m'a engagée. Fallait-il qu'il soit mal pris!
Chapitre 2
L'avenir s'annonçait un brin compliqué. À soixante et onze ans, devenir Père Noël est un anachronisme, la chose n'est plus possible ou arrive trop tard, un peu comme l'acné juvénile ou l'herpès génital. J'avais accepté la proposition du faux cow-boy à postiche dans un brusque élan de compassion. Perdre son toupet en pleine rue sans broncher n'est pas donné à tout le monde. Mais il y avait une autre raison. Si je rôdais ce matin-là autour des Galeries Barberon, ce n'était ni pour la crèche ni pour le pot à cigares, mais parce que j'étais chargée d'une mission un peu particulière : mettre un terme aux vols de portables qui sévissaient aux Galeries B. Pour une raison inconnue, c'est en voyant le malheureux postiche se détacher de la tête, tournoyer un moment dans les airs avant de se résoudre à toucher le sol que l'idée m'était venue : pour démanteler un réseau de voleurs, des voleurs de « smartphones », comme dit l'inspecteur-chef Coquet, il n'existe pas de meilleur poste d'observation qu'un trône de Père Noël.
J'ai beaucoup fréquenté l'inspecteur-chef Coquet. On ne travaille pas trente ans comme TS sans frayer avec les flics. Les deux métiers vont de pair, en quelque sorte. Quand vous êtes parachutée en pleine nuit dans une famille dysfonctionnelle composée d'un père armé d'une scie à chaîne, de trois enfants réfugiés derrière le chauffe-eau et d'une mère vociférant sur le toit, vous comprenez immédiatement que vos compétences ne suffiront pas à calmer le jeu et qu'il vous faut appeler les flics de toute urgence.
Kevin Coquet a la jeune cinquantaine, le poil rare et roux, un corps ovoïde et le teint jaune, même en hiver. Il est dépourvu d'humour mais doué de raison et d'une intelligence qu'il qualifie lui-même d'«abstraite» sans jamais préciser en quoi. Il fait un complexe à cause de son nom et possède un diplôme en psychologie du développement de la personne. J'ai toujours pensé que ces deux facteurs combinés expliquaient l'humeur vindicative de Coquet et sa tendance à transformer le plus indolent citoyen en sociopathe hyperactif.
Tout ou presque nous oppose, Coquet et moi. Je suis issue d'un milieu bourgeois, lui d'un milieu ouvrier. Il est du type bilieux, moi du type flegmatique. Il s'enflamme à rien, j'essaie en toutes circonstances de garder mon calme. De mon ascendance britannique, j'ai gardé cette placidité qui me fait haïr les soulèvements populaires, les rivières qui débordent, l'hystérie collective et Titanic, toutes choses dont se repaît l'inspecteur-chef Coquet. Nos relations se seraient donc cantonnées indéfiniment dans le registre de la politesse distraite si un incident n'était venu leur donner une tournure plus personnelle.
J'avais été appelée pour calmer une dame en crise qui menaçait de jeter son chat en bas du seizième étage. Quand je suis arrivée sur les lieux, la femme le tenait à bout de bras, dans le vide. La peau du cou était tellement tendue que le pauvre animal n'arrivait plus à fermer les yeux. À court d'arguments, de patience et de courtoisie (elle a ses limites, la courtoisie), il m'est apparu que la seule chose à faire était de pincer le bras de la dame - les mâchoires du chat claquaient au vent comme des volets livrés au chinook. La dame a hurlé, lâché prise et porté plainte pour non-assistance à personne en danger. Entretemps j'avais rattrapé le chat. À la suite de l'incident, Coquet m'avait classée dans la catégorie des « déviants primaires à dominance anthropomorphique ».Tout bien considéré, je n'ai pu que lui donner raison. Depuis, nous faisons équipe dans le respect mutuel et une relative sérénité. Le bilieux efficace et discipliné, épris d'ordre et de pouvoir, avec la flegmatique accommodante, ennemie du conflit et de la prise de décision (ne pas confondre le flegmatique avec le lymphatique rond, humide, obsédé par sa digestion).
J'ai dit que tout nous opposait, Coquet et moi, ce n'est pas exact. Nous avons ce lien, difficile à décrire comme tous les liens réfractaires au classement, un lien tacite, rugueux, mais bien réel. Coquet est un solitaire, moi aussi. Il a des angoisses, des lubies, des doutes, des espoirs, des regrets. Moi aussi.
- La police est devenue la risée des journaux locaux! avait- il déclaré sans frémir. À les entendre, il suffit de mettre les pieds aux Galeries Barberon pour perdre son smartphone. Nos inspecteurs font ce qu'ils peuvent, mais ils sont surchargés. Si ça continue, on va être obligés de revoir à la baisse nos objectifs de rendement, d'optimisation des résultats et d'amélioration continue du processus.
- Et pour revoir tes trucs à la baisse t'as pensé à moi?
- Ben oui. T'as pas l'ombre d'un diplôme en techniques policières et pour tout dire, t'es un peu voyante. En fait, y a pas beaucoup de chances que ça marche.
Respect mutuel, relative sérénité.
- Tout ce qu'on te demande, c'est d'effectuer des opérations de surveillance. Tu regardes et tu recueilles le plus de preuves possible pour permettre aux enquêteurs d'effectuer une enquête approfondie. C'est tout. Tu files personne, tu n'infiltres pas...
S'il avait su que l'apprentie inspectrice voyante allait se doubler d'un Père Noël encore plus apprenti et encore plus voyant, c'était parti pour l'angiocholite.