La parution du tome 2 de La Brochure, Dépossessions, est prévue pour le printemps.
La parution du tome 2 de La Brochure, Dépossessions, est prévue pour le printemps.

Pauline Gélinas: la fin d’un mythe canadien

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
Pauline Gélinas s’est basée sur la colonisation de l’Ouest canadien pour rédiger Trahisons. Avec la famille Pylypow, l’autrice illustre l’arrivée, au XXe siècle, de ces milliers d’immigrés austro-hongrois à qui le Canada fait miroiter terres, abondance et nourriture sans jamais honorer ses promesses.

«Je n’écris pas des romans pour écrire des romans. Chaque fois que je prends la plume, pour moi, c’est comme une prise de parole dans la cité. […] J’essaie de traduire en émotions vives des injustices et c’est ce que j’ai fait dans La Brochure [Tome 1, Trahisons]», dit d’entrée de jeu celle qui cumule plus de 15 années comme journaliste à Radio-Canada et au journal Le Barreau ainsi que plusieurs romans, nouvelles et manuels scolaires à son actif.

Après avoir parlé de Gaza dans La force du nombre (2003), Pauline Gélinas se penche depuis maintenant cinq ans sur l’histoire canadienne, plus particulièrement sur le sort de plus de 170 000 immigrés austro-hongrois ayant peuplé l’Ouest canadien au début du XXe siècle.

Pour éveiller les consciences, Trahisons se déroule entre 1902 et 2014. Entre l’époque où Olya et Yourij, les grands-parents de Mikhaïlo Pylypow, immigrent au Manitoba en espérant des jours meilleurs et le moment où Mikhaïlo transmet la lourde histoire familiale à Léna, son arrière-petite-fille, ainsi que son terrible secret.

À travers les 347 pages de son roman, l’écrivaine engagée aborde les questions de «la vigilance devant l’impermanence, la méconnaissance de soi-même, le mémoricide et la langue française qui risque de disparaître».

«À travers la voix de Mikhaïlo [et son dialogue avec son arrière-petite-fille], je voulais souligner à quel point c’est dangereux de se croire immunisé contre les guerres. […] Au Canada, mis à part la guerre de 1812 et peut-être le soulèvement des patriotes, les grandes guerres se sont toujours déroulées à l’extérieur de notre territoire. Ça fait en sorte qu’on a de la facilité à cultiver un sentiment d’immunité, d’inviolabilité, de permanence de nos frontières et de notre confort», déplore-t-elle, citant notamment les tensions de 2014 entre le Canada et la Russie.

«On a perçu [les Canadiens] comme les bons de l’humanité. Est-ce qu’on aurait pu commettre des choses viles sur notre propre territoire?» se questionne Pauline Gélinas.

Avec la famille Pylypow, Pauline Gélinas navigue sur plusieurs faits historiques du XXe siècle dont la «propagande canadienne» qui prend place en Galicie pour coloniser l’ouest, la famine et la pauvreté qui y sont vécues, la découverte du blé Marquis, les camps de concentration d’immigrants ­austro-hongrois qualifiés d’«étrangers ennemis» lors de la Première Guerre mondiale.

Outre «quelques anachronismes», certains personnages et les dialogues, Trahisons raconte tout un pan de l’histoire canadienne, «appâts, lois, passe-droits, magouilles, sauvetages, crises sociales, enfermements, trahisons», soutient-elle.

L’autrice publiera d’ailleurs ultérieurement, sur son site Web, la liste des personnages, entreprises et institutions qui se retrouvent dans son roman et qui ont bel et bien existé.

L’Histoire, toujours d’actualité

Depuis qu’elle a découvert l’existence de Charles Saunders, un de ses personnages principaux, en feuilletant un manuel scolaire franco-ontarien, la journaliste en elle ne peut s’empêcher de remarquer toute l’actualité reliée de près ou de loin à son livre. Devant les nouvelles politico-historiques qui pleuvent et les grands enjeux qui secouent actuellement une bonne partie des provinces canadiennes, notre relation avec l’Histoire est sûrement à revoir, explique-t-elle.

«Pendant des années, on a perçu le Canada comme le shérif planétaire, [les Canadiens] comme les bons de l’humanité. Donc, est-ce qu’on aurait pu commettre des choses viles sur notre propre territoire? Ça, on ne veut pas le comprendre», explique l’écrivaine, qui estime que nous devons faire davantage, collectivement, pour notre Histoire.

Que ce soit par la littérature, les médias ou les manuels scolaires, il est important de se réapproprier notre passé, bon ou mauvais, et de se sentir «partie prenante» de la société «pour le bien commun», assure-t-elle.

La parution du tome 2 de La Brochure, Dépossessions, est prévue pour le printemps.