Entrevue avec l’auteur Patrick Straehl pour son roman «Ludo». fto R marquis

Patrick Straehl: du rire au cauchemar

SHERBROOKE — Son premier roman, «Ambiance full wabi sabi» (Guy Saint-Jean Éditeur, 2007) était une loufoque chronique familiale. Les hauts et les bas d’un père et de ses quatre adolescents en garde partagée. Une histoire inspirée en bonne partie du véritable vécu de Patrick Straehl.

Mais la famille que ce professeur en techniques d’éducation spécialisée a mise en scène dans son opus 2, Ludo, est plutôt cauchemardesque. Un drame sans nom, qui s’est malheureusement déjà produit dans la réalité : un enfant oublié dans une voiture pendant une canicule. Une tragédie dont la grande sœur a été témoin et dont elle se confesse 10 ans plus tard, dans le bureau d’un psy. Ses premiers mots : «J’ai tué mon frère. Il me manque».

«En tant que travailleur social de formation, mais aussi de métier avant que je devienne enseignant, j’ai côtoyé plusieurs jeunes en difficulté. Et une question qui me turlupine, c’est est-ce qu’un enfant de dix ans peut être responsable d’une mort par préméditation? Jusqu’à quel point peut-il ourdir, par égocentrisme, un plan en ce sens? Ma réponse n’est pas une réponse de travailleur social, mais bien de romancier.»

Le récit, très court, se construit donc comme une sorte de jeu avec le lecteur, lequel se demandera la part de vérité ou d’invention dans le monologue de la jeune adulte, à mesure que celle-ci raconte sa vie familiale d’avant et d’après, ainsi que le drame en tant que tel.

«Tranquillement, j’emmène le lecteur dans mes filets. Dans le fond, il se retrouve à la place du psy. C’est lui qui reçoit la confession. La réaction première est évidemment de ne pas croire, de se dire que cette jeune femme se sent terriblement coupable et qu’elle s’imagine donc que c’est de sa faute.»

Mais de tels événements, bien qu’extrêmement rares, se sont déjà produits, poursuit Patrick Straehl, rappelant l’affaire James Bulger, ce bambin de 2 ans battu à mort par deux enfants de 10 ans en Grande-Bretagne il y a 25 ans.

«Ludo» de Patrick Straehl

Patrick Straehl n’a jamais rencontré de cas semblable dans son travail. « Peut-être un adolescent de 16, 17 ans qui a déjà exprimé que sa vie serait tellement plus simple si un proche en particulier mourait, tellement il lui en voulait, mais sans jamais établir de plan. Il reste que tous les enfants ont leur part de cruauté. C’est ce qu’on voit dans le phénomène de l’intimidation, même si les jeunes ne sont pas toujours conscients du mal qu’ils font. »

L’écrivain ne souhaite pas non plus que l’on perçoive comme de l’insensibilité la récupération de la tragédie d’un enfant oublié dans une voiture. Certains téléspectateurs avaient en effet mal réagi lorsque la télésérie Feux avait mis en scène un drame similaire l’an dernier, jugeant que ce genre d’événement était trop rare pour être illustré à heure de grande écoute.

« Mais j’éprouve une immense empathie envers les parents qui ont vécu ça, car cela aurait pu m’arriver. Ça se produit peut-être une fois par année au Canada, plus souvent aux États-Unis. Ça me bouleverse chaque fois. »

L’écriture de Ludo n’a pas été facile, avoue Patrick Straehl. La partie la plus ardue aura été de rendre le personnage sympathique, de faire évoluer son sentiment de culpabilité, alors qu’il est coupé de ses émotions au début.

Cent fois, donc, l’auteur a remis son manuscrit sur le métier avant de le soumettre à son éditeur. « Sa première réaction a justement été de dire que toute la somme de travail était palpable », rapporte celui qui a construit un récit en vers libres, fait de phrases très courtes.

« En fait, j’ai commencé à écrire en faisant des alinéas après chaque phrase, simplement pour m’assurer que chacune ait sa charge émotive. Quand j’ai eu terminé, j’ai senti que cette forme apportait un dynamisme dans la lecture. L’éditeur a aimé aussi. Il a trouvé que cela donnait sa pleine force au récit.»

Grand amateur d’art en dehors de ses activités professionnelles (il pratique également la photographie et le théâtre, tant comme acteur que metteur en scène), Patrick Straehl est davantage occupé par l’écriture aujourd’hui, maintenant que ses quatre enfants sont adultes et ont tous quitté le foyer — il est même grand-père quatre fois.

« S’il y a eu onze ans entre mes deux livres, c’est que j’ai fait entre-temps un mémoire de maîtrise en théâtre. J’ai aussi tendance à laisser reposer mes manuscrits un certain temps avant de les reprendre, et lorsque j’ai repris le précédent, je ne l’ai pas aimé du tout et je l’ai abandonné. Alors que pour Ludo, après l’avoir mis sur la glace, je l’ai trouvé pas pire.»