Comment l’amour est-il encore possible? se demande Nadine Bismuth dans son roman «Un lien familial».

Nadine Bismuth: un roman sur le couple dans tous ses états

«Un lien familial» était assurément un des romans québécois les plus attendus de la rentrée, même s’il s’est écoulé 10 ans depuis que Nadine Bismuth nous a offert un livre. L’auteure propose une radiographie du couple dans tous ses états dans le règne du paraître, sur fond d’infidélité, de surconsommation et d’individualisme, avec une plume narquoise et vivante. Un récit qui en révèle beaucoup sur ses interrogations, un certain désarroi, mais aussi sur sa sensibilité. Entretien.

On n’irait pas jusqu’à écrire que la plume de Nadine Bismuth est caustique, mais ses traits doux, sa simplicité (pantalon noir, gilet gris en laine fine, bijoux discrets) et sa voix délicate contrastent avec l’âpreté du propos sur notre «monde désenchanté». Comment l’amour est-il encore possible? se demande la femme de 43 ans. Elle a beaucoup de questions, mais pas de réponses à offrir, dit-elle.

L’auteure s’est inspirée d’une simple idée: une nouvelle relation chez des sexagénaires et leurs enfants adultes qui se rencontrent pour une première fois. «Ils sont forcés dans une intimité familiale sans se connaître.»

Magalie, donc, 40 ans, designer de cuisines à l’union chambranlante, qui tolère les infidélités de son chum avocat pour préserver sa fille de cinq ans. Et Guillaume, un policier quadragénaire séparé depuis sept ans, coincé sur la Rive-Sud de Montréal pour rester proche de sa fille ado. Titillé, ce dernier décide de rénover sa cuisine pour se rapprocher de Magalie et rêver d’un nouveau départ, malgré les obstacles…

Un roman de mœurs très actuel. «Il y avait une préoccupation de tremper les personnages dans leur époque, comment on vit, travaille, élève nos enfants, mange, comment on essaie de se distinguer des autres. On voit qu’il y a une pression pour atteindre un idéal, tant chez les hommes que les femmes.»

Plus grande pour ces dernières, qui doivent encore et toujours être des mères parfaites «comme dans les années 1950. C’est un modèle qui n’a pas tant changé», soutient-elle en citant ces blogues qui proposent des modes de vie impossible à atteindre à moins de s’y consacrer à temps plein.

Contrairement à Scrapbook (2004), qui était une parodie d’autofiction, Magalie n’est pas son alter ego. Reste que «ce sont des thèmes qui me touchent beaucoup. Mais c’est un produit de mon imagination. D’un point de vue émotif, je suis très proche des constats et des questionnements qui sous-tendent le roman. C’est important pour un auteur d’être touché par ce que tu racontes si tu veux que le lecteur le soit.»

La forme romanesque s’est donc imposée. «J’avais le goût que le lecteur ait un contact direct avec leur intimité.» Après, les personnages ont pris vie et Nadine Bismuth a voulu pousser la réflexion plus loin. Notamment sur les conséquences de la facilité avec laquelle on se sépare, même quand il y a des enfants impliqués.

«À l’époque, certains restaient ensemble toute leur vie, ils étaient malheureux, dans des relations malsaines, toxiques… Le mariage était comme la structure à travers laquelle tu menais ta vie. Aujourd’hui, on a le choix. […] Mais en écrivant, ça m’a frappé : est-ce que les familles sont autant jetables que les relations? Ma génération, celle des gens de 40 ans, n’a pas inventé la rupture : les baby-boomers se sont séparés en masse. Mais quand j’y pense, mon groupe d’amies de cinq filles — nous avons tous des enfants de 4 à 18 ans —, nous sommes quatre à être séparées.

«La différence, c’est que [parfois] les gens se séparaient plus tard, une fois les enfants menés à bon port. Nous, on n’attend pas. Peut-être qu’on fait moins d’effort, mais on dirait aussi que la pression est moins forte. […] Pour les boomers, la religion n’était plus dans le portrait, mais il y avait une pression sociale. Je n’ai pas de réponse. C’est un constat...»

L’infidélité, ce tabou

Un désarroi pas seulement propre à notre époque, tout comme l’infidélité qui, encore une fois, est un puissant moteur narratif dans cette nouvelle œuvre. Une obsession? Nadine Bismuth s’en défend bien. Alors pourquoi? «Parce que c’est toujours une préoccupation dans un couple. Ça fait partie des enjeux. Il y a eu beaucoup de révolutions sexuelles, culturelles, et, malgré tout, l’infidélité reste une transgression, un interdit. Pour une romancière, c’est intéressant à creuser, autant sur le plan psychologique que romantique. La porte que ça ouvre, c’est celle de la solitude. On est toujours plus ou moins seul… Des fois, l’amour est sans pitié. Et les tentations peuvent toujours être là.

«C’est un thème qui est éternel, au fond. Madame Bovary, Corneille, Racine, ça revient toujours. Je n’invente rien. Je ne fais que revisiter.»

Malgré tout, Un lien familial est un roman d’amour, croit-elle. Mais «un amour impossible», rigole-t-elle. Le ton de cette tragicomédie évite de tomber dans une certaine lourdeur, estime Nadine Bismuth. «C’est vrai que ça traite de ruptures, de déchirements, de familles qui font face à un éclatement, mais le ton sur lequel c’est raconté est assez ironique. Il y a peu, j’ai entendu une auteure qui parlait de l’ironie à la radio, et qui disait que c’est “trouver une façon joyeuse d’être triste”.»

L’ironie comme mécanisme de défense pour Nadine Bismuth, pour éviter d’être happée par son sujet? «Cette même auteure disait : “ça protège du monde”.»

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UNE SÉRIE AVEC PODZ

Près de 10 ans se sont écoulés depuis Êtes-vous mariés à un psychopathe, un recueil de nouvelles, mais Nadine Bismuth n’a pas arrêté pour autant: «J’ai jamais autant écrit de ma vie!» Elle a surtout prêté sa plume à la télé. «Et je continue d’y travailler : j’ai plusieurs projets.» Dont une série avec Podz, célèbre réalisateur de Minuit, le soir et de L’affaire Dumont au cinéma, «quand il aura un peu de temps!»

Le duo a travaillé sur une adaptation du roman Scrapbook, qui ne s’est pas concrétisée et a développé des liens professionnels et amicaux. «C’est un grand romantique, Podz, qui a tout lu Jane Austen. On connaît son côté plus gore et rock, mais c’est un grand lecteur.»

Un projet avec Anne Émond (Les être chers, Nelly) est aussi dans sa mire, «une série d’époque qu’elle réaliserait et qu’on écrirait ensemble». 

L’auteure a aussi une idée de roman inspirée d’un fait divers — elle n’en dira pas plus. «Je n’aime pas parler des choses qui ne sont pas avancées. J’ai peur de leur jeter un mauvais sort.»