Marie Laberge signe avec Traverser la nuit un roman intimiste sur le parcours d’une femme brisée par la vie, mais étonnamment résiliente.

Marie Laberge : la grande traversée de l'existence

Les auteurs sont des créatures fascinantes, dont la sensibilité capte le monde ambiant pour nous le restituer dans une nouvelle forme. «Presque tous mes romans se basent sur une sorte de question qui surgit, de l’actualité probablement, mais je ne sais pas toujours laquelle, je n’en garde pas la trace», opine Marie Laberge.

Son dernier roman, Traverser la nuit, est paru cette semaine. Il suit le destin d’Emmy, une femme à la vie difficile, abandonnée à la naissance dans un pensionnat dont elle découvrira plus tard qu’il appartenait au réseau des pensionnats autochtones. C’est à cet endroit qu’elle nouera une amitié fulgurante avec Maikaniss, une jeune innue arrachée à sa famille, dont le destin tragique rejoint, dans une étonnante synchronicité, celui des 2800 enfants autochtones décédés dans les pensionnats dont les noms ont été dévoilés cette semaine même par le Centre national pour la vérité et la réconciliation. 

Emmy n’est pas autochtone, elle est simplement dépossédée et déshéritée dès sa naissance d’une mère alcoolique et d’un père anonyme. Au moment de faire l’entrevue avec Marie Laberge, la longue liste d’enfants décédés dans les pensionnats n’avait pas encore été dévoilée. De toute façon, là comme pour le destin complet de ses personnages, Marie Laberge ne décide pas grand-chose : ce sont eux qui s’imposent. «Emmy aurait pu peut-être tomber dans une autre sorte d’orphelinat, mais c’est là qu’elle est tombée», explique-t-elle. 

Et c’est dans cette amitié, où Emmy protège Maikaniss, plus vieille mais plus frêle qu’elle, qu’est semé ce qui permettra au personnage de Traverser la nuit de survivre toutes ces années, sans trop le savoir. «Quand elle la prend dans ses bras parce qu’elle a froid, la petite, c’est elle-même qu’elle réchauffe et c’est dans ce geste-là que toutes les générosités de sa vie vont naître. Ça n’en prend pas tant que ça, de l’amour, pour le connaître et le cultiver», reprend Marie Laberge.

Ceux qu'on ne regarde jamais

Quand on rencontre Emmy Lee, en début de roman, c’est une femme de 50 ans, usée par une vie d’abus, où elle a survécu en s’entourant d’une imposante barricade émotionnelle. Elle quitte son conjoint sur un coup de tête, et s’enfuit à Joliette, où elle essaie de trouver une certaine quiétude. «Il y a des gens qu’on ne regarde jamais, dont on ne tient jamais compte. Des gens qui ne sont rien aux yeux des autres, raconte Marie Laberge. Le personnage d’Emmy m’a beaucoup étonnée. Elle a commencé à me hanter, je la voyais et je ne comprenais pas pourquoi elle était si déshéritée, comment elle pouvait avoir été autant privée de l’essentiel et ne jamais réclamer, ne jamais taper du pied, ne jamais chialer, dans une époque où tout le monde s’empresse de le faire.»

Au fil des pages, l’écrivaine tisse une délicate toile intimiste dans la mémoire d’Emmy, où s’impose d’abord le personnage de Jacky, une vieille femme opiniâtre au corps affaibli dont elle avait soin comme préposée aux bénéficiaires. Sans savoir pourquoi, Emmy s’attache à l’aînée révoltée et se met à noter dans un cahier différentes phrases lancées par Jacky et qu’elle veut méditer, comprendre. «Jacky, c’est une femme qui n’a plus de forces, mais qui intellectuellement est très solide. Et qui, dans ses émotions et dans son cœur, est très généreuse encore. Elle sait qu’elle s’en va, elle ne nie rien. C’est une femme d’une grande intégrité, d’une grande authenticité», raconte Marie Laberge. 

À travers cette relation s’infiltre aussi une certaine réflexion sur la vieillesse et le traitement réservé aux aînés. «Oui, j’ai des préoccupations par rapport à ça, mais ça ne vient pas du fait que je prends de l’âge. Ce n’est pas une angoisse privée, c’est une angoisse sociale et citoyenne, nuance Marie Laberge. J’ai toujours eu dans mes préoccupations personnelles de voir ce qu’on fait de nos enfants et de nos aînés. Pour moi, ce sont les deux franges fragiles de nos sociétés, et ça fait un portrait de qui nous sommes, de nos valeurs. Or, présentement, la façon dont on traite nos aînés, et l’espèce de rejet qu’on a de toute forme apparente d’âge, je trouve que c’est inquiétant», lance l’écrivaine. 

Le destin d’Emmy croisera aussi celui de Raymonde Pépin, qui loue des chambres dans sa grande maison, et qui aidera à sa façon toute particulière la cinquantenaire à se réapproprier sa vie. «Dans notre société, on pense que les gens ne changent jamais. Je pense que ça prend beaucoup de souffrance pour changer, mais ça arrive. Il y a des miracles et Emmy, pour moi, c’est un miracle pour l’espoir», affirme Marie Laberge.

MARIE LABERGE, Traverser la nuit, Québec Amérique, 178 pages

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L’écriture, toujours

Après un troisième roman policier, Affaires privées, paru en 2017, Marie Laberge est revenue au roman psychologique avec Traverser la nuit. Elle n’ose toutefois jamais s’avancer sur le prochain roman qui viendra. «C’est sûr que je vais toujours écrire des romans. Je n’abandonnerai jamais ça. C’est trop puissant comme manière de faire», assure-t-elle.

Il n’est toujours pas exclu qu’elle revienne un jour à l’écriture dramatique, la forme qui l’a fait connaître en début de carrière. «Je suis capable de vous dire que je suis hantée par une pièce et quand je suis hantée, je suis un peu mal prise parce qu’il faut que je le fasse», se limite-t-elle à dire, un sourire dans la voix. 

Elle retournera d’ailleurs cet hiver dans sa maison fétiche du Maine, au bord de l’océan, pour se consacrer à l’écriture de son prochain projet, peu importe la forme qu’il prendra. Et on la verra très certainement au prochain Salon du livre de Québec, un événement qu’elle ne rate jamais.