Pierre Lahoud et Henri Dorion ont plusieurs coups de cœur dans leur ouvrage. Tous deux évoquent la comparaison du cap Gaspé. «La forêt a repris ses droits, pas de façon naturelle, mais plutôt en raison de la fameuse expropriation de Forillon, une action humaine déplorable», note l’historien.

L’évolution de la Gaspésie habitée racontée en photos

CARLETON — L’historien Pierre Lahoud et le géographe Henri Dorion unissent de nouveau leur travail pour publier un livre, Paysages gaspésiens, de Lesseps-Lahoud, 1927-2017, un ouvrage unique comparant l’évolution de la Gaspésie habitée à travers 202 photos.

L’ouvrage regroupe 101 clichés réalisés en 1927 par Jacques de Lesseps, pilote français ayant établi une base aérienne à Gaspé, et un nombre égal de photos prises par Pierre Lahoud depuis 2005. Il s’est servi d’un fonds d’archives de 500 photos prises par de Lesseps il y a 91 ans pour définir le cadrage de ses propres clichés à des fins comparatives.

«Pierre est historien, et moi, je suis géographe. Il s’agit donc d’une rencontre entre les deux disciplines. La géographie, c’est la science du visible, et l’histoire, c’est la science de la mémoire. Quand on travaille les deux ensemble, ça se multiplie plus que ça s’additionne. Ça permet de rendre l’histoire visible», aborde Henri Dorion.

Il a rédigé l’interprétation accompagnant chacun des tandems de photos en y incorporant des notions d’organisation spatiale, d’usage, de mémoire, de symbolisme, de valeur affective et de valeur marchande. 

«Il y avait deux aspects principaux à notre démarche. Nous voulions montrer la grande variété de la Gaspésie, à travers ses cinq sous-régions, la Côte, la Haute-Gaspésie, la Pointe, la Baie-des-Chaleurs et la Vallée. Dans le temps, nous voulions regarder les lieux tels qu’ils ont évolué», ajoute M. Dorion.

«En histoire et en géographie, la Gaspésie a énormément à offrir, un peuplement essentiellement linéaire, ce qu’on voit souvent au Québec, mais systématiquement en Gaspésie […]. J’ai interprété les différences. Pour les fermes, par exemple, le nombre a baissé drastiquement […]. On voit en 1927 un territoire divisé en petites parcelles, une agriculture pas commercialisée, et aujourd’hui, où les petites parcelles ont été remembrées en terres plus longues, où l’on voit que l’agriculture est commercialisée. L’intérêt, c’est de trouver la raison et en quoi ça a un rapport avec l’être humain», note le géographe. 

L’ouvrage met en parallèle les clichés réalisés en 1927 par le pilote français Jacques de Lesseps et ceux pris par Pierre Lahoud depuis 2005.

Admiration

De son côté, Pierre Lahoud, pilote à ses heures, voue une solide admiration à Jacques de Lesseps pour le travail de photographie accompli en 1927.

«Moi, j’avais un pilote, dans un appareil protégé, avec une caméra compacte pouvant prendre six photos à la seconde et une capacité de mille photos au cours du même vol. Lui, il était à l’air libre dans l’avion, au vent, avec un lourd appareil, utilisant des plaques de verres, 12 par magasin. En deux heures de vol, il pouvait se servir de neuf magasins. C’était peut-être son mécanicien qui pilotait quand il photographiait», dit M. Lahoud.

Jacques de Lesseps, fils de Ferdinand, bâtisseur du canal de Suez et concepteur du canal de Panama, avait été mandaté par le ministère des Terres et Forêts pour prendre des photos aériennes verticales afin de cartographier le Québec.

«La Gaspésie est le seul endroit au Québec où il a pris autant de photos obliques, suite à une demande du ministère des Transports, qui envoyait ces photos à Paris pour les transformer en cartes postales pour le tourisme […]. Il n’y a pas d’équivalent au Québec. Tu sens qu’il [de Lesseps] était aussi amoureux de la Gaspésie que moi», assure Pierre Lahoud, se référant aussi à des écrits.

Comme partenaire de la Compagnie d’aviation française, Jacques de Lesseps comptait notamment comme partenaire l’écrivain et pilote Antoine de Saint Exupéry. De Lesseps est mort au large de Baie-des-Sables, près de Matane, le 18 octobre 1927, en tentant d’assister à une réunion pour régler un imbroglio de juridiction provoqué par le gouvernement fédéral sur la reconnaissance de la Compagnie d’aviation franco-canadienne, filiale de ce côté de l’Atlantique.

Boucler la boucle

Avec son plus récent ouvrage, Pierre Lahoud complète une boucle amorcée il y a une douzaine d’années avec le regretté pilote gaspésien Gérard Thériault pour la préparation du livre La Gaspésie vue du ciel. Il s’était alors inspiré des photos de Jacques de Lesseps, sans publier le comparatif. 

«Le projet n’a pas débloqué avant l’an passé. Pas un éditeur ne voulait embarquer. Le marché pour un livre de photographies est incertain. Il se compose probablement de gens soucieux de l’environnement, d’amoureux de la Gaspésie. C’est un très grand pari de notre éditeur, les Éditions GID», apprécie Pierre Lahoud.