Les absents ont toujours raison

Étrange comme parfois les lectures se suivent et s'assemblent, même sans qu'on l'ait voulu... Voilà trois livres, trois résumés bien différents, mais traversés par une même absence, celle d'un enfant réel ou désiré.
Mentionnons d'abord qu'il est périlleux de vouloir résumer les deux premiers livres lus en cette rentrée. D'abord parce qu'il s'agit de deux romans courts, dont le noeud de l'histoire, où je leur trouve une parenté certaine, est aussi un ressort dramatique important. Je m'en voudrais de le gâcher pour les futurs lecteurs. 
Disons seulement que dans les deux cas, les protagonistes font une fuite en avant pour échapper aux souvenirs, pour tenter de se reconstruire après une tragédie.
Ici, ailleurs
Matthieu Simard, <em>Ici, ailleurs</em>, Alto, 128 pages
 
Dans Ici, ailleurs de Matthieu Simard (Alto), Marie et Simon fuient la ville dans l'espoir de se récréer un nid, dans un village moribond. Ils veulent se faire oublier de tous, mais l'entreprise s'avère plus difficile que prévu. S'il y a bien un endroit où tout le monde se connaît, c'est dans un petit village. Leur arrivée dérange les gens de la place, sur qui semble planer une aura de malheur.
Il y a quelque chose d'un peu glauque dans l'univers déployé par Matthieu Simard, auteur de Ça sent la coupe. Ce n'est ni de l'horreur ni du thriller. Simplement une inquiétante léthargie, une sorte de torpeur dont personne ne semble arriver à se sortir. Il y a Fisher, le garagiste libidineux. Anne-Bénédicte, la voisine envahissante comme la mauvaise herbe avec ses enfants parfaits. Ce parc pour enfant, terriblement vide, où le sable n'est jamais dérangé par des petits pas... Et cette antenne, magnétique, autour de laquelle les gens semblent devenir un peu fous. 
Il y a surtout le drame de Marie et de Simon, cet enfant qui se laisse désirer. Et le mal infiniment plus profond qui les ronge. Matthieu Simard y va d'un choix étonnant en début de parcours : il révèle la fin  - tragique -, tout bonnement, après quelques pages. Il partage aussi la narration (plutôt poétique) entre les deux personnages, ce qui rend la lecture assez aliénante. Les quelques moments lumineux nous font même croire que l'auteur a essayé de nous duper en nous révélant la fin. Mais c'est inéluctable : la violence sourde des émotions finit par gagner. Ici, ailleurs, c'est du pareil au même. Comme porte de sortie, Matthieu Simard choisit le réalisme magique. C'est assez étonnant, mais ça fonctionne.
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Grand fauchage intérieur 
Stéphane Filion, <em>Grand fauchage intérieur</em>, Boréal, 176 pages
Du côté de Stéphanie Filion, dans Grand fauchage intérieur (Boréal), le voyage est beaucoup plus lumineux. On y suit Jeanne, quarantenaire, dans son voyage au Liban. Elle poursuit un projet de recherche photographique sur les rites funéraires. 
Accueillie en sol libanais par la cousine d'une amie, Jeanne se sent vite chez elle, là où pourtant elle n'a aucune racine. Lors d'une fête organisée par son hôte, Rania, elle rencontre Julien, début vingtaine, judoka parisien en visite dans son pays d'origine. L'attraction est soudaine; Julien est un jeune homme direct, confiant, mature.
À travers un récit en fragments, où le temps revient parfois sur lui-même, comme le rembobinage d'une cassette, Stéphanie Filion évoque avec une belle sensibilité, à la fois retenue et ample, l'ouverture de Jeanne à cette passion ponctuelle et le début de la guérison de certaines blessures enfouies. 
Il n'y a rien de manichéen ni d'exacerbé dans ce roman; plutôt un portrait nuancé et subtil, en demi-teintes, comme la vie, bref, où tout n'est jamais ni noir ni blanc. Sans avoir été transportée par le récit, je reste toutefois avec l'envie de découvrir le Liban, dont Stéphanie Filion peint un magnifique portrait sensuel. 
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Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls 
Eivind Hofstad Evjemo, <em>Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls</em>, Grasset, 304 pages
Le troisième roman, que j'avais choisi pour son titre évocateur, a rejoint les deux autres, alors que je ne m'y attendais pas. Il faut dire que le quatrième de couverture de Vous n'êtes pas venus au monde pour rester seuls, de l'auteur norvégien Eivind Hofstad Evjemo (Grasset), ne donnait pas une idée très représentative du roman.
On y retrouve Sella, qui vit avec son mari dans la petite ville côtière de Foldnes, en Norvège. Nous sommes le 29 juillet 2011, une semaine après la tuerie de l'île d'Utoya, où Anders Breivik a tué 69 personnes, surtout des jeunes (et dont les images relayées par les agences de presse me hantent encore). 
Sella voit ses voisins revenir de l'île avec un siège vide dans la voiture, celui de leur fille de 16 ans, qui figure parmi les victimes. Elle aimerait leur témoigner son soutien. Après tout, son mari Arild et elle ont aussi perdu un enfant, leur fils adoptif Kim, parti sur la trace de sa mère biologique. Lui aussi tué parce qu'il était au mauvais endroit au mauvais moment. «Sella aimerait aujourd'hui être présente pour ses voisins, mais peut-on être solidaire de la douleur de l'autre?», pose comme question le quatrième de couverture. 
On s'attend, tout naturellement, à voir une relation se développer entre Sella et ses voisins à la suite de cet incident traumatique. Il n'en est finalement rien. Il s'agit plutôt d'un prétexte pour entrer, pas à pas, dans le drame de Sella. Un drame révélé au compte-gouttes, au fil d'une prose hyperréaliste, et de nombreux aller-retour dans la vie passée de Sella et Arild. 
J'avoue avoir été un peu déstabilisée. Par le véritable sujet du livre, mais aussi par cette narration lente, orientée sur les tout petits détails et gestes du quotidien. Il m'a fallu un moment pour m'y sentir vraiment à l'aise. Honnêtement, il ne s'y passe pas grand-chose; c'est à éviter pour ceux qui recherchent des sensations fortes et de l'action. 
Mais sans m'en rendre compte, je l'ai finalement dévoré, ce roman, qui tricote avec la finesse d'une dentelle une réflexion sur notre rôle de spectateurs devant les attentats terroristes qui se multiplient, sur les différences entre le deuil intime et collectif, sur notre voyeurisme et notre besoin d'entrer en relation avec les autres, un besoin parfois si difficile à combler. Une belle surprise.
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Une première en dehors de la Maison
La Maison de la littérature inaugure lundi soir un nouveau volet de sa programmation, cette fois hors les murs. Pour ce premier spectacle en dehors de l'établissement du Vieux-Québec, on aura droit à la visite et au mariage de deux univers, ceux de l'auteure Delphine de Vigan (Rien ne s'oppose à la nuit) et de l'auteure-compositrice-interprète La Grande Sophie. Les Françaises, ayant chacune fait leur marque dans leur domaine, offriront une lecture musicale au Théâtre du Petit-Champlain, choisi pour son caractère intimiste. Il devrait en effet convenir comme un gant à ce L'une et l'autre, spectacle hybride «qui mêle leurs univers sans se contenter de les juxtaposer», nous dit-on. Le tout a lieu demain, le lundi 25 septembre, à 20h, au Théâtre Petit Champlain. Billets à partir de 39,60 $ Pour info : maisondelalitterature.qc.ca et billetech.com