Isabelle Duquesnoy a effectué 10 ans de recherche pour pouvoir écrire L'Embaumeur.

L'Embaumeur: poudre de coeurs royaux

Il y a d'abord le XVIIIe siècle, «époque contrastée par excellence», qui passionne depuis toujours Isabelle Duquesnoy. Il y a ensuite ces tableaux, accrochés dans certains des plus prestigieux musées européens, «dont les bruns proviennent des coeurs broyés de souverains», lesdits mummies ayant été vendus à des artistes tel Martin Drölling, à la suite d'une série de profanations des sépultures royales, en 1793. Mélangez le tout et vous obtenez L'Odieuse confession de Victor Renard, sous-titre du foisonnant roman L'Embaumeur.
«La plupart des Français ignore cette information sur les mummies et les musées ne s'en vantent évidemment pas! Quand j'ose les interpeller à cet effet, pour qu'on pose une plaque près de certaines toiles afin d'expliquer d'où viennent certaines teintes dans ces oeuvres, on me répond que ce serait scandaleux! Or, ces coeurs momifiés de Louis XIV ou de Marie-Antoinette, par exemple, sont un fait avéré: ils étaient vendus en tout ou en partie à des artistes, que je ne me gêne pas à nommer d'ailleurs, qui s'en servaient comme pigments pour leurs tableaux», lance Isabelle Duquesnoy, citant l'exemple de l'Intérieur d'une cuisine de Drölling ou encore cette Vue de Caen signée Alexandre Pau de Saint-Martin.
Son Victor Renard, qui apprendra le métier d'embaumeur auprès de maître Joulia, reprendra donc le lucratif commerce des mummies au décès de ce dernier. S'il en tire profit pendant un certain temps, Victor ne s'en retrouve pas moins sur le banc des accusés, d'entrée de jeu. Et, comprend-on de fil en aiguille, l'odieux de sa confession ne tient peut-être pas seulement à cet aspect de son métier.
Par le biais de son personnage, Isabelle Duquesnoy dépeint donc à sa manière cette époque «très manichéenne» qui la fascine tant.
«Le XVIIIe siècle m'interpelle parce qu'il est fait du fossé prononcé entre deux mondes: les nantis et les pauvres, les initiés aux Lumières et tous les autres, moins instruits. Les contrastes sont très violents et la classe moyenne, telle que nous la connaissons aujourd'hui, n'existe pas», rappelle l'auteure.
Autour de Victor, figure centrale de sa toile, grouillent et grenouillent ainsi une colorée galerie de personnages.
Sa mère, d'abord, véritable monstre qui n'hésite pas à tordre le prénom de son fils pour mieux se moquer de lui (et de son physique désavantageux, en particulier). 
Les deux autres femmes de sa vie, ensuite: son épouse Judith et la prostituée Angélique. Or, sous la plume d'Isabelle Duquesnoy, n'est pas la plus putain celle que l'on croit.
«Tout mon roman est basé sur la notion qu'il ne faut jamais se fier aux apparences, fait valoir l'auteure. J'aime briser les codes et faire d'une mère un personnage qui n'est pas obligatoirement aimant, par exemple. Et puis, je voulais »
À ses yeux, Angélique a beau se prostituer, cela ne fait pas d'elle une «pute» pour autant. A contrario, Judith, qui «se vautre dans sa mocheté au lieu de devenir quelqu'un» quand elle marie Victor, a tout d'une «vraie salope».
«Une femme qui reste avec un homme qu'elle n'aime plus par pur intérêt, par contre, c'est ça, une pute, pour moi!» soutient la principale intéressée.
La Française, qui trouve par ailleurs «élogieux» qu'on compare son roman au Parfum de Patrick Süskind, assume «totalement» les élans rabelaisiens de certains dialogues.
«J'adore faire dire des gros mots à mes personnages: ils témoignent à leur manière de la période historique dans laquelle ces hommes et femmes s'inscrivent.»
10 ans de recherches
L'Embaumeur s'avère le résultat que quelque 10 ans de recherches, pour Isabelle Duquesnoy. 
Au fil des années, cette dernière a soigneusement compilé dans des carnets individuels les différents traits de caractère, les goûts vestimentaires et culinaires et penchants amoureux, entre autres détails, de chacun de ses personnages.
Elle leur associait aussi des éléments de recherches pouvant lui servir pour étayer leur personnalité et pour étoffer la toile de fond historique, telles les réclames publicitaires à l'instar de celle que Victor publiera sur ses services d'embaumement. Ou encore ce plus que surprenant «vagin de voyage» - «qui a vraiment existé, tout comme une machine pour masturber les femmes qui avaient des 'humeurs', à l'époque!» - que le père de Victor laisse derrière lui à sa mort.
«Chaque fois que j'utilisais l'un de ces éléments de 'décor' dans un chapitre, je le rayais de la liste, afin de m'assurer de ne pas y avoir recours de nouveau», explique l'écrivaine. 
«L'histoire est un mensonge»
Au final, Isabelle Duquesnoy n'oublie cependant pas non plus que «l'histoire est un mensonge que personne ne conteste», pour se donner la liberté de créer. 
Une liberté dont elle souhaite pouvoir profiter encore, afin d'écrire la suite de son roman, qui l'habite déjà.
«Je me sens paumée sans eux, en fait. J'aurais besoin de retrouver les bras de Victor...» confie-t-elle avant de s'exclamer en éclatant de rire: «Beurk! Pas tant que ça, quand même! Il n'est pas vraiment mon genre!»
Cela ne l'empêche pas d'éprouver beaucoup de compassion pour son héros. «J'aimerais que le regard du lecteur puisse être moins intransigeant sur ce qu'on dit être monstrueux, à lire sa confession...»