Lectures troublantes sous le soleil

Quand on est chroniqueuse littéraire, il y a forcément des livres qui nous passent sous le nez et à propos desquels on se dit : «Lui, quand j'aurai le temps...». Voilà pourquoi cet été fut consacré à un (bien petit) rattrapage de quelques titres publiés durant la dernière année. Et si on se permet souvent des lectures légères sous le soleil, j'ai finalement été plutôt troublée par les pages lues.
 Mon parcours a commencé avec du costaud : L'âme des horloges, de David Mitchell, publié chez Alto. Je n'avais pas encore fréquenté l'auteur de Cartographie des nuages (Cloud Atlas), qui a été mené au cinéma par les Wachowskis. J'avoue avoir été séduite par la couverture somptueuse, mais surtout par la promesse d'un récit épique. Je n'ai pas été déçue! 
Le terme saga serait bien plus approprié que récit, en fait. C'est que L'âme des horloges nous donne à parcourir pas moins de six décennies, de 1984 à 2043! 
L'histoire, impossible à résumer décemment, suit le destin d'Holly Sykes, une adolescente qui vit en banlieue éloignée de Londres, en 1984. Sa vie, d'abord marquée par un épisode étrange de rencontre paranormale/hallucination psychotique, suit maintenant son cours habituel : rébellion contre ses parents, envie de s'enfuir avec un petit ami plus vieux qu'elle... Les choses ne tourneront pas comme prévu, il va sans dire. C'est un roman, après tout!
C'est véritablement Holly qui traverse le récit d'un bout à l'autre, même si la narration est scindée en six blocs, centrés sur d'autres personnages qui gravitent autour d'elle. Au-delà de tout ce beau monde se profile une guerre larvée entre puissances occultes, dans laquelle ils auront tous un rôle à jouer. 
En dire plus briserait la magie de la riche expérience proposée par David Mitchell. Son génie? Proposer une histoire dont les racines baignent dans le fantastique, mais tellement bien campée dans le réel qu'on a presque envie d'y croire. 
J'ai surtout été troublée par le dernier chapitre de la saga, où le Britannique s'aventure dans une dystopie futuriste particulièrement crédible par les temps qui courent : on retrouve Holly Sykes dans une Irlande complètement métamorphosée, où l'ordre du monde a été bousculé par des crises écologiques et politiques successives. 
La Chine domine le monde, l'électricité est une denrée rare et précieuse, Internet encore plus. En dehors de la zone commerciale protégée, c'est la loi de la jungle. Ce genre de description de notre possible futur m'angoisse toujours autant qu'elle me fascine. Notre confort et nos acquis ne sont que bien relatifs. Sachant qu'avec un peu de chance, je serai encore vivante en 2043 moi aussi, ça fait réfléchir. À quoi ressemblera notre monde? 
Un seul conseil, par contre : mieux vaut lire L'âme des horloges de façon régulière, sinon le fil d'Ariane de ce récit labyrinthique se perd assez vite, merci. Vivre près de 60 ans avec plusieurs personnages à la fois, c'est passionnant... mais ça fait beaucoup de détails à retenir.  
Du policier léger...
Après avoir vaincu la brique de Mitchell, j'avais besoin de me lancer dans quelque chose de plus léger. Va pour Hors saison, de Max Férandon, chez Alto aussi. J'avais beaucoup aimé Monsieur Ho, et j'avais le souvenir d'une plume particulièrement vive. Je l'ai retrouvée avec plaisir. 
Max Férandon s'est lancé dans la veine policière avec ce nouveau récit, campé dans le Vieux-Québec. Voilà qu'un employé d'entretien est retrouvé mort dans une boutique de Noël, où il oeuvrait en pleine nuit. Le brouillard est épais comme une soupe aux pois autour de ce meurtre. Qui pourrait en vouloir à Jodoin, beige concierge dont personne ne se souciait vraiment? 
Une enquêtrice têtue et un cuisinier curieux se mettront de la partie pour éclaircir cette histoire où se mêlent une faune bigarrée de personnages. 
C'est là le talent de Max Férandon, Français établi à Québec depuis une vingtaine d'années. Son roman est loin d'être noir même s'il est policier. On reste toujours dans une légèreté fantaisiste. Un petit bonheur d'été, surtout pour les images sublimes et le petit coup de théâtre de la fin. 
... et du plus lourd
Je suis aussi allée me promener du côté de Chrystine Brouillet. Je n'ai pas tout lu de la série des Maud Graham, mais assez pour suivre un peu les quelques intrigues qui courent d'un livre à l'autre. 
Quoique dans À qui la faute, Maud Graham est relativement effacée. Oui, elle et ses collègues mènent l'enquête, mais leur participation à la narration est plus discrète. En fait, Chrystine Brouillet prouve avec ce nouveau roman qu'elle sait encore se réinventer dans le genre qui lui a souri. Comment? On sait carrément qui sont les coupables, car on les suit dans leurs crimes au même moment où ils arrivent. 
Où est le suspense, alors, me direz-vous? Vrai qu'on ne peut pas s'amuser à essayer de deviner le meurtrier. Mais le suspense de Brouillet est autrement bien construit, à travers la tension qui se dessine alors que les coupables s'apprêtent à passer à l'acte. Vont-ils le faire ou pas? 
Et surtout, à qui la faute, vraiment? Tout le monde a quelque chose à se reprocher. On suit quatre familles, dont les jeunes se fréquentent à l'école et à l'aréna. Les parents, amis un peu par obligation, n'ont pas toujours autant d'affinités qu'il n'y paraît. Quant aux enfants, tous de jeunes adolescents, ils vivent les mêmes tribulations qu'on a tous vécues, mais à une ère où les réseaux sociaux viennent franchement brouiller les cartes des rapports sociaux. Avec des conséquences parfois funestes... C'est là encore un peu troublée que j'ai terminé le roman. Cette fois, c'est mon coeur de jeune mère qui s'est senti serré. Saurons-nous élever nos enfants dans un monde numérique différent du nôtre?
Mon coeur de mère a aussi été profondément questionné par le dernier livre de mon été, La femme qui fuit, d'Anaïs Barbeau-Lavalette, chez Marchand de feuilles. Oui, je sais, il était plus que temps que je le lise, ce roman exceptionnel retraçant la vie de Suzanne Meloche, ex-femme de Marcel Barbeau, grand-mère absente de l'auteure, qui a gravité autour du Refus global, aux côtés de Borduas, Riopelle, Gauvreau... 
Un destin fascinant pendant une époque mythique de l'histoire de l'art au Québec, qui apparaît à travers ce récit sous un jour bien sombre... L'abandon total à l'art et ses exigences a brisé plusieurs familles. Au premier chef celle de Manon Barbeau, la mère d'Anaïs Barbeau-Lavalette, abandonnée en bas âge par ses parents. 
Difficile de rester de marbre devant cette histoire où la beauté et la laideur s'entrechoquent, se questionnent, nous questionnent. On n'en sort pas indemne.  Je ne suis pas certaine de l'avoir reçu comme tout le monde. Me suis-je attachée à cette femme qui fuit, ai-je eu pitié d'elle? Pas du tout. Et je persiste à croire que ce n'était pas nécessairement l'intention de l'auteure de nous la faire aimer, de réhabiliter sa mémoire positivement. 
Par contre, juste pour le souffle d'Anaïs Barbeau-Lavalette et de son récit magnifiquement narré à la deuxième personne, ça en vaut la peine. L'amatrice d'histoire de l'art en moi a aussi adoré avoir l'impression de connaître des personnages mythiques d'une manière plus intime.