«L’ordre du jour» de l'auteur Éric Vuillard a remporté le prix Goncourt 2017.

Le torchon brûle entre le prix Goncourt 2017 et un historien

PARIS — Une polémique littéraire comme il n’en existe presque plus oppose le lauréat du prix Goncourt 2017, Éric Vuillard, et l’historien américain, spécialiste de la France de Vichy, Robert Paxton.

L’ordre du jour couronné en 2017 par le plus prestigieux prix littéraire du monde francophone a été traduit en anglais l’an dernier et le livre n’a pas convaincu l’historien américain qui, dans un long article paru en décembre dans le New York Review of Books, fustige au passage le jury du prix Goncourt accusé d’être passé à côté «des grands auteurs de leur époque».

«Beaucoup de grands auteurs français du XXe siècle comme André Gide, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Céline ou Colette n’ont jamais reçu le Goncourt. Éric Vuillard sera-t-il un des lauréats dont on se souviendra? Il y a des raisons d’en douter», affirme l’historien.

L’ordre du jour revient sur l’arrivée au pouvoir d’Hitler, l’Anschluss et surtout sur le soutien sans faille des industriels allemands à la machine de guerre nazie.

Dans la célèbre revue littéraire bimensuelle américaine, l’auteur de La France de Vichy a contesté cette thèse. «Au cours des dernières années, des recherches minutieuses» ont montré que si les grandes entreprises ont bien financé le parti nazi, elles ont donné de l’argent à tous les partis non-marxistes. «En fait, soutient Paxton, les nazis ne furent pas les plus gros destinataires» des fonds dispensés par les grandes entreprises allemandes.

«Les industriels allemands préféraient largement les partis conservateurs traditionnels», écrit l’historien qui concède que les grandes entreprises se sont réjouies de l’arrivée au pouvoir des nazis qui ont supprimé les syndicats et aboli le droit de grève.

Les entreprises allemandes «ont utilisé de la main-d’œuvre réduite en esclavage pendant la guerre sans apparemment s’en soucier», écrit-il. Selon lui, Vuillard a été récompensé par le Goncourt davantage en raison de son style («musclé, concret, richement inventif, ironique, sardonique et dogmatique») que sur la véracité de son récit.

Réplique

Piqué au vif par le terme «dogmatique», Éric Vuillard vient de répondre à la critique de l’historien dans les colonnes de la revue américaine.

Le romancier reproche notamment à Robert Paxton d’avoir été disciple de l’historien «maurassien» Raoul Girardet, proche de l’OAS durant la guerre d’Algérie et auteur du classique Mythes et mythologies politiques. «C’est ce que Robert Paxton considère comme un historien neutre», ironise l’écrivain.

«Le professeur Paxton imagine qu’écrire n’est rien de plus qu’une question d’ornementation, de composition et d’équilibre. Il est libre d’appliquer ces catégories ennuyeuses à ses propres livres», écrit-il.

«La bonne fiction ne nécessite aucune justification utilitaire, mais peut contribuer puissamment à l’enseignement de l’Histoire. Certains romans le font mieux que d’autres», lui a répondu sèchement Robert Paxton.