«Les livres papier représentent encore 95 % des ventes au Québec chaque année», selon Katherine Fafard, directrice générale de l'Association des libraires du Québec.

Le livre papier n'a pas dit son dernier mot

En voie de disparition, le livre papier? À voir les hordes de visiteurs sortir du Salon du livre avec des sacs bien remplis, difficile d'y croire. Pourtant, pendant quelques années, la montée en flèche des ventes de livres numériques aux États-Unis et en Angleterre a semblé vouloir signer l'arrêt de mort du bon vieux bouquin. Mais là-bas comme ici, les plus récentes statistiques semblent montrer que le papier n'a pas dit son dernier mot... Ou encore que le numérique ne séduit pas à la hauteur de ses promesses.
«Les livres papier représentent encore 95 % des ventes au Québec chaque année», illustre Katherine Fafard, directrice générale de l'Association des libraires du Québec. «L'Institut de la statistique compile que c'est environ 2 % des livres qui se vendent en format numérique, mais il manque les ventes de gros joueurs comme Amazon, donc on estime que c'est 4 ou 5 % en tout. Donc non, le livre papier n'est pas mort», tranche-t-elle.
«Le livre numérique, je pense que c'est une passade», opine Paul Kawczak, écrivain et éditeur aux éditions La Peuplade. «Ça a monté d'un coup dans les ventes, il y a quelques années, avec la sortie des liseuses, mais les ventes ont très vite stagné», poursuit-il. 
Pour Katherine Fafard, le Québec a embarqué trop tard dans le train numérique. Mais même chez nos voisins du Sud, où le livre dématérialisé s'est vendu comme des petits pains chauds pendant un moment, l'effet n'a pas duré. Pourquoi? «Il y a eu une guerre de prix au début, avec beaucoup de livres vendus à 99 sous. Quand ils ont attrapé les gens, ils se sont mis à augmenter les prix, et vu que les prix ont monté, la vente de livres numérique a chuté. Les gens s'y intéressent quand c'est gratuit. Pour eux, le numérique, ce n'est pas tangible, donc ils ne s'attendent pas à payer pour», analyse-t-elle. 
Elle en veut pour preuve un autre fait éloquent: dans les bibliothèques publiques du Québec, le prêt de livres numériques cartonne. «Ce sont des millions de prêts. Mais les gens ne paient pas. Ils sont prêts à aller vers le numérique quand c'est gratuit. C'est ce que disent les rapports», poursuit-elle.
Paul Kawczak aime beaucoup citer sa collègue éditrice Mylène Bouchard, qui aime à dire: «Le livre est un objet parfait». «Parfait dans le sens qu'on ne peut pas l'améliorer», détaille-t-il. «Ça se prend bien en main, ça a la bonne taille, c'est adapté à notre corps, à nos yeux, ça existe depuis 1000 ans et plus. La tablette, ce n'est pas sûr que dans 150 ans elle sera encore là. C'est fragile, c'est cher, ce n'est pas toujours fiable», ajoute-t-il. C'est moins écologique, aussi, comme médium, alors que le papier reste une ressource renouvelable.
Katherine Fafard abonde: «Comme il pleut beaucoup ces jours-ci, je me suis dit: "Ils n'ont jamais rien inventé d'autre qu'un parapluie, ça doit être parce que c'est efficace". C'est un peu comme le livre. Pourquoi inventer autre chose, quand l'objet qui existe depuis des siècles fonctionne bien et répond bien aux besoins?» 
«Depuis les années 60 qu'on nous annonce que le livre papier va disparaître», lance Michel Bouchard, un retraité du monde du livre, successivement libraire, représentant, distributeur et éditeur, qui avait repris du collier pour les éditions Flammarion le temps du Salon du livre. «Il y a d'abord eu des diapositives, on nous disait que le livre allait disparaître. Après les cédéroms sont arrivés, on nous prédisait que c'était la fin du livre. Et là on a le livre numérique, et il se vend plus de livres que jamais», énumère-t-il. 
Pratique
Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas innover. À La Peuplade, le format numérique est là pour rester. «Ça ne coûte rien, et c'est vrai que ça accommode les gens. On n'a rien contre ça en soi, mais le format en lequel on croit le plus, ça reste le papier», explique Paul Kawczak.  
Charles Quimper, écrivain et aussi libraire chez Pantoute, abonde. Présent pour une séance de dédicace de son premier roman, Marée montante, publié chez Alto, il pense lui aussi que le livre papier «se porte mieux que jamais». 
«C'est plus organique, il y a un rapport presque sensuel, il y a quelque chose dans le contact qui n'est pas le même», précise-t-il. Et il ne se décrit pas comme particulièrement «romantique» à cet égard. «J'en lis parfois en format numérique quand je ne trouve pas le livre autrement, mais c'est vraiment moins agréable. Ce n'est pas pareil», soutient l'auteur de Québec. 
Pour Hélène Desputeaux, le format physique d'un livre restera toujours important, surtout pour les petits. La créatrice de Caillou, qui possède maintenant sa propre maison d'édition, pense que «pour lire, il faut d'abord apprendre à avoir un livre entre les mains, comprendre le principe de tourner la page, comprendre qu'il y a un début, un milieu et une fin». Ce qui ne l'a pas empêché de créer une application tablette pour un de ses albums. «Mais si on veut que les enfants lisent une tablette, il faut d'abord qu'ils apprennent à lire un livre!»
Un marché au point mort
Aux États-Unis, la consommation de livres numériques a bondi entre 2011 et 2014. Le nombre d'Américains disant avoir lu au moins un livre au format numérique est passé de 17 % à 28 %. Depuis, c'est le point mort: en 2016, ce pourcentage restait inchangé, selon le Pew Research Center, qui a étudié les habitudes de lectures de nos voisins du Sud. En comparaison, 65 % d'entre eux ont indiqué avoir lu au moins un livre au format papier durant l'année, un pourcentage plutôt stable à travers le temps. 
Dans une autre mesure intéressante, l'organisme a trouvé que près 4 Américains du 10 ne lisent que des livres papier, et seulement 6 % sont fidèles au format numérique. Près de 3 sondés sur 10 utilisent les deux formats. La seule évolution notable est du côté des supports: de plus en plus d'Américains lisent des livres sur des tablettes et des cellulaires, au détriment de la liseuse traditionnelle. 
Au Québec, difficile d'avoir des statistiques comparables, mais une étude de l'Observatoire de la culture et des communications (www.stat.gouv.qc.ca) évaluait, en 2014, les ventes de livres numériques à 7 millions $, sur un marché total de 625 millions $. Une proportion qui ne devrait pas avoir changé énormément.
Toujours selon les données de l'Observatoire, 505 657 exemplaires de livres électroniques avaient transité par des plates-formes québécoises en 2014, et 504 534 en 2015, soit une légère baisse. En août 2016, les derniers relevés faisaient état de 340 824 livrels vendus, ce qui laisse suggérer des résultats semblables aux dernières années.
Chose certaine, la consommation de livres électroniques n'est pas en augmentation fulgurante. Le marché global du livre au Québec, lui, connaît maintenant une relative stabilité après plusieurs années de dégringolade.