Le livre de la semaine: Sans capote ni kalachnikov

Blaise Ndala, Sans capote ni kalachnikov, Mémoire d'encrier
L'histoire: Le guerrier Fourmi rouge raconte l'horrible conflit dans lequel de jeunes hommes se sont embourbés, floués par des dirigeants sans scrupules, mais aussi la quête d'une Canadienne qui a fait de cette Afrique déchirée le centre d'un documentaire cachant une supercherie.
L'auteur: Natif de la République démocratique du Congo, Blaise Ndala s'est établi au Canada en 2007 à la suite d'études en droit à Bruxelles. À Ottawa, sa ville d'adoption, il est d'abord professeur de français langue seconde, puis fonctionnaire fédéral. Son premier roman, publié en 2014, J'irai danser sur la tombe de Senghor, a été finaliste pour quatre prix littéraires.
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Un peu trop de tout
CRITIQUE / Le moins que l'on puisse dire, c'est que Blaise Ndala ratisse large dans ce roman qui prend prétexte de la guerre pour dénoncer la marchandisation de la misère humaine. 
L'auteur offre une galerie de personnages diversifiés, mes préférés étant Petit Che et le bon docteur Miguel, dont le calme et la profondeur font du bien dans la tourmente. Mais du narrateur blasé à la cinéaste vedette en passant par le joueur de soccer déchu et les stratèges militaires retors, les histoires se succèdent à un rythme que le lecteur peine à suivre. D'où la désagréable impression de ne pas connaître vraiment ces gens. Conséquemment, il est difficile de s'y attacher. 
La multiplication des lieux - Afrique, Los Angeles, Québec et Espagne, entre autres - ajoute au méli-mélo. Et comme si ce n'était pas assez, il y a aussi des allers et retours dans le temps. C'est beaucoup nous demander. 
Parmi les mérites de l'ouvrage, retenons le choix de décrire sans dorer la pilule les exactions et les viols commis par les guerriers. Certains passages sont très durs et donnent la chair de poule, mais ils sont nécessaires pour s'imprégner de la violence d'un conflit. Malheureusement, on devine que la réalité a dépassé maintes fois l'horreur imaginée ici. 
La critique du show-business est aussi intéressante. Dans ce monde inventé, la pauvreté et la douleur d'une Afrique ravagée servent le propos d'artistes occidentaux en mal de reconnaissance et d'un sens à leur vie. Et bien sûr, ils ne sont jamais à court de complices locaux, prêts à toutes les bassesses pour un peu d'argent, ni de diffuseurs pour qui un spectacle, même pathétique, est source de profits. 
L'envie nous prend de retourner le miroir vers le spectateur, qui de nos jours se soucie peu des valeurs derrière les productions qu'il écoute, tant qu'il s'agit d'un bon divertissement.  
Au final, Blaise Ndala nous mélange plus qu'il nous dépayse, lui qui connaît pourtant bien l'Afrique, ses défis et ses mystères. Annie Morin, Le Soleil  **
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Dans le maquis de la Cocagnie
CRITIQUE / Au pays fictif de la République libre et démocratique de Cocagnie, en Afrique, règne le chaos. Dans l'imaginaire de Blaise Ndala, l'endroit est même présenté comme «le nombril incontesté de la misère nègre sous les tropiques». En Cocagnie, le lait et le miel ont été remplacés par la sueur et le sang. La guérilla s'est installée à demeure.
Deux membres de la rébellion, les cousins Fourmi rouge et Petit Che, accompagnent le lecteur dans cette exploration souterraine d'un pays où les horreurs induites par la rébellion ont fait l'objet d'un documentaire d'une cinéaste québécoise, tourné sous de fausses représentations. Contre toute attente, le film s'est frayé un chemin jusqu'aux Oscars. 
Entre la brousse et le tapis rouge hollywoodien, les deux récits se superposent, pas toujours de façon convaincante, le lecteur, gardé à distance, éprouvant du mal à compatir à l'un et à l'autre. Sauf lors de la description des sévices subis par ces jeunes filles devenues esclaves sexuelles pour un seigneur de guerre. Coeurs sensibles, attention...
En toile de fond se dessine la volonté de l'auteur de faire réfléchir les sociétés occidentales sur les malheurs de ce continent abandonné depuis trop longtemps, livré en pâture au plus offrant. Dans la bouche des protagonistes, les dénonciations au vitriol fusent, non sans une pointe de cynisme, que ce soit à l'égard des émissions de télé-réalité (TV5 Monde a beaucoup de succès dans le maquis...), la marchandisation de la misère, la dictature de l'image, les célébrités qui font dans l'«egocharité». Tout cela n'est pas dépourvu d'intérêt, mais s'égare trop souvent dans des chemins de traverse.
Ndala aime se jouer de la langue, mais pèche aussi par verbiage. L'utilisation d'argot n'arrange guère les choses, du moins pour le lecteur québécois. Tout le tintouin, il n'avait pas moufté, le footeux plein de thunes, la donzelle, des philosophes sapés comme jamais et prêts à s'envoyer des torgnoles, ton idole est dans la mouise, autant d'expressions qui finissent par agacer. Normand Provencher, Le Soleil  ** 1/2
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Extrait: la première page
Los Angeles, le 24 mars 2002
Après s'être assurée que ses lèvres étaient le point de mire du millier d'yeux avides de surprise, la présentatrice, cheveux coupés en brosse et lunettes ovales, se racle la gorge, cligne de l'oeil et souffle d'une voix de velours :
- Mesdames et messieurs, l'Oscar du meilleur film documentaire est décerné à...
- ...Véronique Quesnel, du Canada, pour Sona, viols et terreur au coeur des ténèbres, complète d'un ton solennel son complice, un grand blond en smoking noir et noeud papillon rouge.
Du Kodak Center montent les vivats frénétiques de ces hommes et femmes qui savent avoir pris rendez-vous à la fois avec le prévisible et l'inattendu. Aux parieurs de faire le décompte, alors que valsent les heures de la nuit la plus glamour des cinq continents (si l'on se fie aux médias du pays), sous la bénédiction de l'Académie des arts et techniques du cinéma.
Tant bien que mal, la lauréate réussit à se frayer un passage pour amorcer la vingtaine de pas qui la séparent de l'objet qui l'a empêchée, des semaines durant, de trouver refuge dans les bras de Morphée, la divinité des rêves prophétiques.
Véronique Quesnel, prophétesse à Hollywood. 
Loin de son havre montréalais où parents et amis, médusés, doivent se pincer devant le petit écran. 
À venir
8 avril: Lori Lansens, Les égarés (Alto)
15 avril: Mario Bolduc, Le Tsar de Peshawar (Libre Expression)
22 avril: Marie-Renée Lavoie, Autopsie d'une femme plate (XYZ)
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