Le livre de la semaine: Cheval indien

Richard Wagamese, Cheval indien, XYZ
L'histoire: Alors qu'il se trouve en cure de désintoxication, l'Ojibwé Saul Cheval Indien se raconte. De son enfance tranquille jusqu'au jour où on l'amène dans un pensionnat autochtone, où l'avenir est sombre. Il se remémore aussi ses débuts au hockey, un sport dans lequel il s'est démarqué et qui lui a permis d'accéder à un avenir meilleur. Mais l'était-il vraiment?
L'auteur: Richard Wagamese est un journaliste, producteur en radiotélévision et auteur Ojibwé de la Première Nation de Wabaseemoong, située au nord-ouest de l'Ontario. Son oeuvre, composée de 13 ouvrages, s'articule autour des pensionnats autochtones. Cheval indien lui a valu quelques prix et sera adapté au cinéma. Il est décédé plus tôt cette année à l'âge de 61 ans.
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Le hockey comme espace de liberté
CRITIQUE / «J'ai été emmené au Pensionnat indien St. Jerome. J'ai lu quelque part qu'il existe dans l'Univers des trous qui avalent toute la lumière, tous les corps. St. Jerome a éteint la lumière de mon monde.»
Ces phrases du regretté Richard Wagamese font mal à lire. Parce que leur style, d'une beauté épurée, se double d'une trop cruelle vérité pour des milliers d'enfants autochtones arrachés à leur famille.
Cheval indien est affaire de survivance. De résilience. C'est l'histoire - inspirée de celle de Frederick «Chief Running Deer» Sasakamoose - de Saul, petit Ojibwé dont les parents ont été convertis au christianisme. Dont la soeur a «disparu» et le frère, atteint de tuberculose, reviendra s'éteindre parmi les siens, déchirant le clan.
Saul qui y découvrira pourtant le hockey, grâce au père Leboutilier. Qui trouvera dans ce sport un exutoire et qui fera de la glace son sanctuaire. Le seul endroit où il se sent libre et où il peut oublier, le temps d'un match, peur, violence et colère. «Dans le monde du hockey, j'ai trouvé un chez-moi.» Et une porte de sortie de St. Jerome. Car Saul a un don. Qui le mènera dans l'antichambre de la LNH. Où il goûtera à un racisme dévastateur, qui le fera sombrer.
De sa plume aussi poétique que dure, Richard Wagamese signe des chapitres qu'on savoure comme autant d'électrisantes échappées. S'il ne marque pas à tous les coups, l'auteur réussit malgré tout à habilement loger la rondelle dans le coeur, la plupart du temps. On se laisse transporter par la «vision» que Saul a du hockey (qui ne devrait pas qu'appartenir aux Blancs), ses feintes pour éviter les crachats de l'adversaire (et de faire face à son passé), ses replis défensifs pas toujours stratégiques (au fond de plus d'une bouteille) et sa détermination à l'attaque (quand vient le temps de se reprendre en main).
Certes, il y a trop de scènes de hockey dans Cheval indien. Reste la puissante évocatrice, symbolique, de notre sport national que Saul cherche à se réapproprier. Et par lequel il tente de s'enraciner du bon côté de la vie.  Valérie Lessard, Le Droit ***1/2
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Racines arrachées
CRITIQUE / La fiction sert parfois à faire comprendre la réalité, à sensibiliser, à faire réfléchir. Dans Cheval indien, comme dans plusieurs autres de ses ouvrages, Richard Wagamese­ dépeint le traumatisme des jeunes pensionnaires autochtones qu'on a arraché à leurs racines. 
Disparitions, violence, abus, alcoolisme, pauvreté, maladie et suicide ponctuent le quotidien de ces enfants. Saul Cheval indien n'y échappe pas. Enfant, il est enlevé à son destin et placé dans un pensionnat où on lui promet de le débarrasser de tout ce qu'il a d'indien.
Les premiers chapitres laissent présager un roman sombre. Arrive alors le père Gaston et son amour du hockey­, qui illuminera l'adolescence de Saul. Dès lors, le ton s'adoucit, le sport agissant tel un baume sur la souffrance du jeune homme en lui permettant de s'évader sur une patinoire, mais aussi du pensionnat.
Près de la moitié du roman - un peu trop, ce qui nous a fait décrocher - est dédiée aux parties de hockey disputées par le jeune autochtone, souvent ridiculisé sur son âge, sa taille et sa race. On suit son ascension jusqu'à l'ultime consécration, que Saul fuira, comme il noiera les cicatrices de son âme dans l'alcool.
On aurait aimé être troublé davantage par Cheval indien, qui relate le combat identitaire d'un homme déchiré entre ce qu'il était, ce qu'il aurait pu devenir et qui il est réellement. Les décors posés par Wagamese sont magnifiques, les sévices qu'il décrit horripilent­ en peu de mots. 
Mais certaines motivations du protagoniste auraient gagné à être approfondies ; peut-être cela nous aurait-il permis de nous attacher davantage à lui. On saute plutôt d'une page à l'autre en suivant passivement l'intrigue qui coule comme un long fleuve tranquille. 
On s'indigne, mais on passe trop vite à autre chose. Marie-Ève Martel, La Voix de l'Est ***
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Extrait: la première page
Je m'appelle Saul Cheval Indien. 
Je suis le fils de Mary Mandamin et de John Cheval Indien. Mon grand-père se nommait Solomon, et mon prénom est un diminutif du sien. Nous appartenons au clan du Poisson des Ojibwés du Nord ou Anishinabeg dans notre langue. Nous occupons les territoires qui longent la rivière Winnipeg, là où elle s'évase avant de franchir la frontière du Manitoba, passé le lac des Bois et la rude échine du nord de l'Ontario. On raconte que nos pommettes sont taillées dans les crêtes de granit qui dominent notre terre natale. On raconte que nous avons les yeux brun foncé à cause du suintement de la terre féconde qui entoure les lacs et les marécages. Les Anciens affirment que nos longs cheveux droits dérivent des herbes ondulantes qui bordent les baies. Nos mains et nos pieds sont larges, plats et forts, telles les pattes d'un ours. Nos ancêtres ont appris à parcourir avec aisance les territoires que les Zhaunagush, les hommes blancs venus après nous, ont redoutés, tant qu'ils ont eu besoin de notre aide pour y naviguer. Notre parole roule et cascade comme les rivières qui nous servent de routes. Nos légendes révèlent que nous sommes issus du sein de la Terre-Mère, appelée Aki. Nous jaillissons intacts, le coeur d'Aki battant dans nos oreilles, prêts à la défendre et à la protéger. Quand je suis né, les nôtres parlaient encore cette langue.
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À venir
7 octobre: Denise Filiatrault et Danièle Lorain, Quand t'es née pour un p'tit pain, Libre Expression
14 octobre: Matthieu Simard, Ici, ailleurs, Alto
21 octobre: Émilie Perreault, Faire oeuvre utile, Cardinal
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