Le livre de la semaine: Sans terre

Marie-Ève Sévigny, Sans terre, Boréal
L'histoire: Alors qu'elle participe à une manifestation contre une grande entreprise pétrolière, une militante écologiste voit son chalet incendié. Les jours suivants le sinistre, des disparitions et quelques morts suspectes se produisent. Et si tous ces événements étaient liés? Et si l'esprit criminel derrière tout cela n'était pas celui que l'on croit?
<p>Marie-Ève Sévigny</p>
L'auteure: Marie-Ève Sévigny dirige la Promenade des écrivains à Québec. Comme auteure, elle s'est attiré la faveur des critiques en 2012 avec son recueil de nouvelles Intimité et autres objets fragiles. En collaboration avec Chrystine Brouillet, elle a aussi publié Sur la piste de Maud GrahamPromenades et gourmandisesSans terre est son premier polar.
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Trop peu, trop tard
CRITIQUE / Malgré son étiquette de «roman noir» et sa couverture dans la même teinte, Sans terre ne propose pas un contenu aussi sombre que son apparence le laisse présager.
Certes, le roman possède les principaux ingrédients du polar : prémisse intrigante, police, meurtres et criminalité. L'histoire se déroule sur l'Île d'Orléans, dans un Québec du futur rongé par la corruption. Le chalet de la militante écologiste Gabrielle Rochefort est incendié et le cadavre d'un travailleur saisonnier originaire du Mexique est retrouvé près des lieux. La militante radicale accuse d'emblée les ministres corrompus de vouloir la faire taire et considère le meurtre comme un simple dommage collatéral.
La manière de présenter l'action, qui ne laisse presque aucun doute sur le mobile ni sur l'auteur des crimes, enlève tout plaisir au lecteur. Sans terre est un polar sans une once de suspense. La fin réserve toutefois quelques surprises, mais c'est trop peu trop tard.
L'enquête parallèle, menée par l'ex-directeur du poste de la Sûreté du Québec, n'apporte guère plus à l'intrigue. Le Chef, comme on l'appelle toujours sur l'Île, passe plus de temps à s'épancher sur ses lectures et sur ses relations amoureuses qu'à réellement enquêter. 
Autant l'histoire de Sans terre manque de suspense, autant certaines de ses phrases souffrent d'un trop-plein d'idées. Au-delà de ces lourdeurs, Marie-Ève Sévigny est capable d'images frappantes et possède le rare talent de «faire voir» l'action au lieu de la décrire. 
Sans terre a aussi le mérite de proposer des réflexions pertinentes sur des enjeux d'actualité, dont la manière de traiter les travailleurs saisonniers, la corruption du monde politique et l'action citoyenne.
Sarah Saïdi, La Tribune **1/2
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Or noir et bord de mer
CRITIQUE / Il y a quelque chose d'extrêmement troublant dans Sans terre, où la fiction ressemble pas mal à la réalité...
Dès les premières pages, le lecteur est plongé au coeur de l'action, alors qu'un crime est commis contre une militante écologiste notoire. Puis, telle une montagne russe, le rythme ralentit le temps de poser l'ambiance de l'intrigue. Il faut alors patienter pendant quelques pages avant que quelques disparitions viennent ajouter une aura de mystère au récit. Dès lors, on est aspiré dans celui-ci à toute allure, oubliant presque le coup d'éclat initial du récit, qui se déploie au fil de courts chapitres. On se laisse porter par celui-ci, qui berce comme la houle du bord de mer.
On décèle certaines des préoccupations de l'auteure, Marie-Ève Sévigny, qui aborde des thématiques peu populaires chez les romanciers, mais bien étoffées au fil des pages : le lobby de l'or noir, le militantisme écologique à l'extrême, le quotidien de travailleurs agricoles étrangers, en passant par la corruption, le copinage et les sonneurs d'alerte, le tout planté dans le bucolique décor de l'île d'Orléans, qui sert rarement de trame dans les thrillers québécois. 
On ne peut compléter la critique de l'essai sans souligner le talent brut (comme du pétrole) de l'auteure, une plume percutante ayant toujours les mots justes. Usant parfois d'expressions colorées, le propos demeure toujours pertinent. «On n'est pas obligés de s'haïr aussi mal qu'on s'est aimés», lance un des personnages, phrase coup-de-poing du bouquin.
Si l'histoire s'articule autour des tribulations de multiples personnages ayant chacun leurs motivations, Sévigny, elle, s'impose en soulignant à gros traits les travers de la nature humaine, mais aussi la beauté de l'humanité. Si bien qu'on ne peut s'empêcher de se demander, au terme du roman : qui est vraiment la victime?  Marie-Ève Martel, La Voix de l'Est****1/2
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Extrait: la première page
DIMANCHE 5 JUIN
Westmount, 6h20
Depuis que la ville a lancé son concours horticole, une légion d'entrepreneurs paysagistes a pris d'assaut le silence des rues cossues, si bien que, parmi les rares passants levés à cette heure matinale, personne ne s'étonne quand le camion-benne remonte bruyamment l'avenue Victoria. Il faut dire que l'allure de la conductrice n'annonce aucune mauvaise intention : quinqua-génaire à la silhouette juvénile, la tresse blonde sous la casquette rouge, elle conduit prudemment son véhicule, dont la bâche gonflée trahit le lourd chargement.
Rien d'autre ne trouble encore la quiétude de ce dimanche. Les érables centenaires chatoient sous la caresse du soleil, les moineaux font du rase-motte au-dessus des pelouses impeccables. À gauche, un arroseur de jardin fait frissonner un massif de pivoines; à droite, à l'ombre d'un pavillon Tudor, rutile la tôle d'un coupé décapotable. Les fenêtres fermées protègent les sommeils climatisés.
La conductrice sifflote, indifférente à la puanteur que sème son camion dans son sillage, ne ralentissant qu'à l'apparition de la villa de Sam Carapelli. L'homme est maintes fois millionnaire, mais sa demeure en briques rouges se distingue à peine de la discrétion anglaise des édifices environnants - à part, peut-être, par le large oriel arrondissant la façade sur deux étages, derrière une immense épinette bleue. 
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À venir
23 juin: Spécial lectures d'été
30 juin: Margaret Atwood, La servante écarlate (Robert Laffont)
8 juillet: Éric Plamondon, Taqawan (Le Quartanier)
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