Le livre de la semaine: Routes secondaires

Andrée A. Michaud, Routes secondaires, Québec Amérique
L'histoire: Au fil de saisons qui défilent par la fenêtre de son bureau, l'écrivaine Andrée A. Michaud s'interroge sur le passé des personnages du roman qu'elle est à écrire. Au premier rang, Heather Thorne, une jeune femme au destin tragique et dont l'identité finit par se confondre avec la sienne.
L'auteure: Détentrice d'une maîtrise en études littéraires, Andrée A. Michaud a remporté deux fois plutôt qu'une le prestigieux Prix littéraire du Gouverneur général. D'abord pour Le ravissement, en 2001, et ensuite pour Bondrée, en 2014. Ce dernier roman lui a aussi valu le Prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier ainsi que le Prix Arthur-Ellis, en 2015.
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Départager le vrai du faux
CRITIQUE / Les personnages d'un roman en arrivent parfois à jouer de mauvais tours à leur créateur. Au-delà de la fiction, ils peuvent finir par squatter son imagination pour en arriver à avoir une vie propre. Ils peuvent même le pousser à ne plus être capable de départager le vrai du faux, la réalité et la fiction ne faisant plus qu'un.
C'est dans ce déroutant labyrinthe qu'Andrée A. Michaud entraîne le lecteur, en équilibre précaire sur un fil conducteur qui fait galoper l'imagination à vitesse grand V. L'auteure propose une intéressante réflexion sur la création artistique, source de tant de questionnements existentiels.
En cela, Routes secondaires n'en manque pas. La vie de l'auteure se superpose à celle de Heather, jeune femme au destin tragique, la première en venant à se demander si elle n'est pas la seconde. Et la vie qu'elle mène, est-ce la sienne ou celle de son personnage? Et les autres témoins de son histoire, qui sont-ils, d'où viennent-ils? Et qu'en est-il du passé d'un personnage qui vient de naître?
«L'important n'est donc pas de découvrir si V. existe ou non, mais si ses propos sont véridiques. S'il me ment au sujet de la mort de Heather, il existe. S'il dit vrai, par contre, cela signifie que j'écris une histoire que d'autres inventent au fur et à mesure et qu'il est possible que, moi, je n'existe qu'en vertu des autres.» Voyez le genre?
N'empêche, malgré cette propension de l'auteure à pousser le bouchon un peu loin en matière de logique aristotélicienne et de dualisme kantien, son oeuvre possède le grand mérite de ne pas sous-estimer l'intelligence du lecteur. Si la lecture est parfois laborieuse et les routes secondaires de l'intrigue parsemées de nids-de-poule, on finit par développer une fascination pour ce mystérieux casse-tête.
Et moi, lecteur de ce roman, qui suis-je vraiment? Le témoin imaginaire d'une fausse histoire qui n'existe qu'en vertu de la fiction ou le vrai témoin d'un récit véritable imaginé par une auteure qui ne sait trop qui elle est? Euh...  Normand Provencher, Le Soleil  ***
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Marcher dans les pas d'Heather
CRITIQUE / Heather et Andrée ont le même visage, le même regard. L'histoire de l'une se fond à celle de l'autre. L'écrivaine et le personnage qui habite les chapitres de sa nouvelle histoire se toisent et se croisent, le destin de l'une hante le quotidien de l'autre.   
De page en page, l'auteure nous promène dans son monde fictionnel autant que dans l'univers qui est le sien. Qu'est-ce qui, dans la vie réelle, nourrit sa prose et influence la façon dont elle tire les ficelles de son histoire? Quel espace occupent au quotidien tous ces personnages inventés, cette galerie d'êtres aux contours plus ou moins précis qui s'invitent au gré des mots alignés? Routes secondaires, c'est un peu tout ça. Et bien plus encore, il va de soi. 
L'originale démarche d'Andrée A. Michaud est intéressante et bien menée, mais on s'y perd quand même un peu en chemin. C'est peut-être le propre des routes secondaires, justement. Comprendre ici qu'on n'embarque pas dans le récit de la même façon qu'on s'est immédiatement laissé happer par l'intrigue de son précédent ouvrage, Bondrée.
À vrai dire, il faut un temps avant d'apprivoiser l'univers du roman. Dans ces pages où les existences s'entrelacent, où le réel et le fictif s'embrassent, où les frontières entre vie vécue et vie imaginée s'amalgament et où certains protagonistes ne sont d'abord nommés que par des initiales, le fil auquel se raccrocher est parfois ténu pour le lecteur. Mais l'exercice créatif en lui-même est plus qu'invitant et la plume imagée de l'auteure suffit à procurer un réel bonheur de lecture. On note cette fois encore la formidable façon qu'a Michaud d'habiter le territoire et d'ancrer son récit aux lieux autant qu'aux saisons. Elle sait raconter les éléments et la nature sauvage, autant lorsqu'elle décrit un paysage lavé par la pluie que lorsqu'elle décrypte le caractère des êtres qui le traversent.  Karine Tremblay, La Tribune  ***
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Extrait: la première page
Je dois m'appeler Heather. Elle doit s'appeler Heather. Ces phrases que je me répète depuis des mois sans parvenir à en fixer le sens ont peu à peu perdu leur limpidité première pour devenir une obsession.
Je dois m'appeler Heather. Elle doit s'appeler Heather.
L'automne tirait à sa fin quand ces quelques mots se sont imposés à moi comme une injonction, une nécessité dont je mettrais toutefois en doute l'aspect définitif lorsque je serais en état d'y réfléchir plus calmement. Je marchais sur cette route de gravier qui m'est familière depuis l'enfance, guettant les mouvements furtifs dans le sous-bois, le froissement des feuilles, le craquement des branches sèches me signalant la présence d'un animal autre que moi dans le remuement des ombres. Tous les sens en alerte, j'imaginais un roman dans lequel je pourrais rendre la force obscure de ce sous-bois, quand je m'étais arrêtée au milieu de la route, ébahie, pour murmurer je dois m'appeler Heather, elle doit s'appeler Heather.
Pendant quelques instants, je n'avais plus été que ces deux phrases interchangeables, je dois m'appeler Heather, elle doit s'appeler Heather, comme si une certitude enfouie sous le poids des années avait refait surface dans la douceur du vent d'octobre, puis j'avais senti monter en moi cette forme de soulagement succédant à une longue attente et je m'étais enfin détendue.
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À venir
30 septembre: Richard Wagamese, Cheval indien (XYZ)
7 octobre: Denise Filiatrault et Danièle Lorain, Quand t'es née pour un p'tit pain (Libre Expression)
14 octobre: Dan Brown, Origine (JC Lattes)
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