Le livre de la semaine: Pivot

Marie-Ève Cotton, Pivot, vlb
L'histoire: Passionné par la littérature et réputé pour sa grande éloquence, Hadrien Jalbert, alias Pivot, fait des aller-retour à l'unité psychiatrique de l'hôpital Sainte-Marie de Montréal. Convaincu que ses internements sont dus à une machination d'une organisation secrète, il se croit persécuté. Pivot n'a toutefois aucun doute sur l'état d'esprit des autres malades ; ils sont tous fous.
L'auteure: Originaire de la Gaspésie, Marie-Eve Cotton est médecin psychiatre. Après ses études à l'Université de Sherbrooke, la Dre Cotton a choisi de se spécialiser en ethnopsychiatrie. Depuis, elle pratique son métier à Montréal et au Nunavik. Pivot, son premier roman, s'inspire de son expérience comme psychiatre dans le Grand Nord québécois.
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L'humain derrière la folie
CRITIQUE / Comment distinguer le vrai du faux? Cette question vient souvent à l'esprit du lecteur d'une oeuvre de fiction, sachant que l'auteur s'inspire de ce qui l'entoure. Mais pour Pivot, le premier roman de Marie-Eve Cotton, la frontière entre la réalité de l'imaginaire semble poreuse. Et c'est ce qui rend l'exploration de la folie de ses personnages si captivante.
Avant d'être romancière, Marie-Eve Cotton est avant tout psychiatre. Son expérience professionnelle, en ville comme au Nunavik, nous fait croire en ses personnes même si leurs délires semblent impossibles. Les psychoses - aussi invraisemblables paraissent-elles - ne peuvent donc qu'être vraies.  
Pivot et ses compagnons d'infortune que sont le Chat, ce colosse sans-abri, le Jésus Noir, ce jeune homme convaincu d'être le Christ, ou encore Mary, cette jeune Inuit, sont touchants et attachants. L'auteure a su bien présenter le côté humain de ces patients, souvent oublié par les institutions.
On découvre des êtres complexes aux parcours divers, mais souvent difficiles. Leur vulnérabilité nous est présentée non pas pour susciter de la pitié, mais plutôt pour réaliser qu'avant d'être fous, ils sont des hommes et des femmes voulant aimer et être aimés.  
Écriture réussie
Rythmée et ponctuée d'humour, l'écriture de ce premier roman de Marie-Eve Cotton est très réussie. Malgré certains passages quelque peu didactiques, l'auteure aborde des thèmes souvent ignorés dans notre société qui craint la contagion de la folie.
Cette psychiatre qui travaille au Sud comme dans le Grand Nord expose dans son roman à quel point les souffrances de l'âme sont moins considérées dans notre système de santé que celles du corps. On préfère oublier les malades de la psychiatrie dans des ailes moches et beiges (dans tous les sens du terme) des hôpitaux.  Gabriel Delisle, Le Nouvelliste  ****
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L'ordinaire de la folie
CRITIQUE / Il se nomme Hadrien Jalbert, mais tout le monde l'appelle Pivot. Si son surnom fait référence à l'érudit Bernard, il rappelle aussi le déséquilibre de Pivot, dont la vie oscille entre la réalité et la folie.
Pivot, premier roman de la psychiatre Marie-Eve Cotton, raconte l'ordinaire de l'unité de psychiatrie de l'hôpital Sainte-Marie : dormir, manger, prendre ses médicaments (ou pas), marcher, fumer. Autour de Pivot gravitent Jésus, le Chat, Jonathan Livingston et surtout Mary. Cette jeune Inuit aux cheveux de soie fascine immédiatement Pivot - qui en fait l'objet principal de ses divagations.
D'ailleurs, s'il ne se passe pas grand-chose dans l'environnement clos de Pivot, sa tête, elle, foisonne d'histoires et de complots. Sa manière drôle et unique d'interpréter la réalité attire la sympathie, qui finit par céder la place à l'exaspération devant sa paranoïa croissante. Pivot est fou, on l'avait presque oublié.
Le narrateur, aussi exubérant que Pivot, occupe la place d'un personnage à part entière. Il jette un regard tantôt bienveillant, tantôt cynique sur le traitement des patients en psychiatrie et sur le système de santé en général. La force et l'intérêt de Pivot reposent d'ailleurs sur ce narrateur capable à la fois de remarques cinglantes ou pleines de tendresse sur les personnages qu'il décrit. 
Grande authenticité
Dans la même veine, les dialogues naturels et savoureux achèvent de donner au roman son ton d'une grande authenticité. La psychiatre Marie-Eve Cotton écrit sur son milieu professionnel, mais elle le fait avec la plume habile d'une écrivaine.
Malgré une situation initiale qui traîne en longueur et des passages parfois didactiques, Pivot réussit sans contredit à nous entraîner dans sa folie. On rit, on est touché, on réfléchit... une combinaison à l'image de la maladie mentale : variée et complexe.  Sarah Saïdi, La Tribune  ***1/2
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Extrait: la première page
Jésus émergea de la lumière au bout du long couloir. 
Il avançait lentement, pieds nus, les mains jointes en prière contre sa poitrine. Il portait une jaquette trop grande pour lui et, sur sa tête, ce qui ressemblait à un long voile blanc. Son visage était entièrement dissimulé dans l'ombre, d'où filtrait parfois un scintillement fugace. 
Quelque chose clochait chez le fils de Dieu. Pivot se pencha en avant pour s'assurer de ce qu'il voyait. Il était noir, nom de Dieu! Le Christ était noir! Avec un afro tellement volumineux qu'il gonflait son voile comme une montgolfière. L'une de ses narines était percée d'un anneau métallique, et un serpent terrifiant enserrait son cou. Le reptile tatoué semblait sortir de sa jaquette pour l'étrangler.
Pivot soupira. On avait vu plus crédible comme Sauveur. Où était donc passé le bon vieux hippie anémique des images pieuses dont son père tapissait autrefois les murs de leur appartement?
Quand Jésus arriva à sa hauteur, Pivot détourna le regard pour éviter toute interaction. Il n'en était pas à son premier Christ, et il savait d'expérience que les discussions avec n'importe lequel des membres de la Sainte Trinité n'étaient jamais reposantes. Mais le jeune Noir ignora sa manoeuvre de diversion. Il se planta droit devant lui et attendit patiemment qu'il relève la tête pour lui dire d'une voix douce :
- T'es pas tout seul.
Le savais-tu?
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À venir
13 mai: Thierry Frémaux, Sélection officielle (Grasset)
20 mai: Sévryna Lupien, Je ne suis pas de ceux qui ont un grand génie (Stanké)
27 mai: Marc Levy, La dernière des Stanfield (Robert Laffont)
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