Le livre de la semaine: Les Dieux du tango

Carolina de Robertis, Les Dieux du tango, Cherche Midi
L'histoire: Février 1913. Le violon de ses ancêtres dans sa valise, Leda quitte l'Italie pour retrouver son mari Dante à Buenos Aires. Elle a 17 ans... et apprend la mort de Dante à son arrivée en Argentine. Pour survivre, Leda lui empruntera ses prénoms et vêtements afin de pouvoir jouer du violon au sein d'un orchestre de tango. C'est donc en cachant son identité que la jeune femme découvrira la sensualité. Et sa vraie nature.
L'auteure: Née de parents uruguayens au Royaume-Uni, Carolina De Robertis s'est installée en Californie en 1985, où elle enseigne à l'Université d'État de San Francisco. Les Dieux du tango est son second roman. Son oeuvre précédente, La montagne invisible, a connu un succès planétaire, lui a valu plusieurs prix de littérature internationale et a été traduit dans 17 langues.
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Tango révélateur, tango libérateur
CRITIQUE / C'est une histoire du tango, bien sûr. Qui, au début du siècle dernier et depuis lors, s'est métissé des diverses influences des artistes qui, de par leur instrument, leur voix et leurs (é)mouvances migratoires, ont su élargir ses horizons.
C'est une histoire d'immigrations, donc. On suit Leda du village italien où elle a grandi - et appris le violon en cachette, puisque cela lui était interdit - jusqu'en Uruguay, en passant (pour la part la plus importante du roman) par Buenos Aires. La jeune femme de 17 ans doit y retrouver son mari. Or, Dante est mort. Devant subvenir à ses besoins, mais soudainement affranchie de tout lien avec son passé, Leda s'invente une nouvelle vie. Usurpant l'identité et les vêtements de Dante, elle assouvit sa passion pour le violon, ainsi que pour ce tango qu'elle découvre, et qui lui chavire les sens.
Carolina de Robertis fait vibrer avec passion les cordes sensibles de l'instrument dont Leda joue. Elle fait surtout vibrer son héroïne de tout son corps. Un corps dont Leda se garde de dévoiler le sexe, mais dont elle découvre l'attirance pour les femmes, d'abord du bout des doigts, puis à pleine bouche. Dans cette libératrice exploration des sens(ations) qui l'entraîne d'une partenaire à une autre, Leda apprivoise sa nature la plus intime. L'écrivaine ose sans fausse pudeur mettre en scène une jeune femme faisant l'apprentissage épanouissant de sa sexualité dans toutes ses ambivalences, à une époque - qu'on pourrait croire pas si lointaine, sous certains aspects - où les gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres existaient sans être encore officiellement libellés.
Les Dieux du tango châtoie de couleurs, pulse de sensualité. Il est empreint de la sueur des hommes et des femmes qui tentent de survivre; de la moiteur des corps qui se frôlent et se désirent, aussi. Il est surtout bercé de musique et par la grande tendresse avec laquelle Carolina de Robertis prête vie à Leda et à toutes celles qu'elle aimera.  Valérie Lessard, Le Droit  ***1/2
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Si j'étais un homme...
CRITIQUE / Un pur délice. Voilà qui résume la lecture de Les Dieux du Tango. Une fois le volumineux roman terminé, on ne peut s'empêcher de sourire et d'en demander encore.
Certes, Carolina De Robertis ne réinvente pas la roue quant à la trame du récit, qui s'articule autour d'une jeune femme, Leda, qui «emprunte» l'identité de son défunt mari Dante pour assouvir une passion insoupçonnée pour le tango. Ce faisant, elle transite du confinement imposé aux femmes vers les cercles sociaux des hommes, avec tout ce que cela implique. Évidemment, c'est en se faisant passer pour un autre que l'héroïne découvre qui elle est réellement.
Le départ de la protagoniste vers l'inconnu dans l'espoir d'un avenir meilleur, l'attente de retrouvailles qui s'avèrent amèrement décevantes et les conséquences d'une improbable imposture ont été maintes fois abordées dans la littérature. Mais l'auteure parvient à camper le tout dans l'ambiance de la vibrante Buenos Aires du début du 20e siècle, avec ses couleurs, son peuple et son rythme. De sa plume, De Robertis nous entraîne dans un voyage en Argentine à travers les sens: on la voit, on la goûte, on la sent et on la ressent. 
Ses personnages, eux, sont criants d'authenticité, à la fois bons et mauvais et aux prises avec leurs démons. Pour donner de la profondeur à ses héros, l'écrivaine passe du présent au passé avec aisance pour ressasser des souvenirs qu'elle leur a inventés afin de les doter d'une âme. 
Omniprésent tout au long du roman, le tango est un personnage en lui-même, membre invisible de l'orchestre auquel se joint Dante (Leda). 
Un chef-d'oeuvre. Rien de moins. À quand l'adaptation cinématographique?  Marie-Ève Martel, La Voix de l'Est  ****1/2
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Extrait: la première page
Dante mourut heureux. Il mourut heureux, et connu pour être un homme étrange, car on savait qu'il gardait un cercueil chez lui. Les rumeurs de
Montevideo avaient couru bon train. C'est un vampire. Il est fou. Il a peur de la mort. Il y cache son violon, protégé par un sort, et c'est pour ça que quand il joue ce vieux salaud brise votre âme. Mais la vraie raison, personne ne s'en approcha jamais.
Il vécut ses derniers instants dans sa cuisine. Son coeur se troubla soudain et ce fut comme si un pinceau géant lui transperçait la poitrine, recouvrant tout de blanc. Il ne pouvait plus respirer; il tenta d'agripper le bord de la table, mais ne saisit que du vide. Puis il y eut un fracas lointain. Il ne ressentit pas vraiment de douleur, mais plutôt une étreinte puissante qui entraîna un lent et presque tendre effondrement intérieur, et tout ne fut plus que décombres. Sa dernière pensée n'alla pas à ses secrets, ni à la musique, ni à Dieu, ni même à la femme qui avait inondé sa vie de bonheur. Elle fut pour Cora.
Cora, ma chérie, carissima, approche. Tu es là? Viens, prends ma main et conduis-moi vers la lumière. Peu importe s'il n'y a pas de lumière. Peu importe tant que tu es là. Te voilà enfin. Tu es là, radieuse. Comme tu l'étais avant que tout commence.
Il saisit sa main. Cora sourit et ouvrit la bouche, laissant jaillir une explosion de lumière.
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À venir
2 septembre: Arturo Pérez-Reverte, Deux hommes de bien (Seuil)
9 septembre: Louise Penny, Un outrage mortel (Flammarion Québec)
16 septembre: Jean-Pierre Charland, Eva Braun - Un jour mon prince viendra (Hurtubise)
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