Le livre de la semaine: La servante écarlate

Margaret Atwood, La servante écarlate, Robert Laffont
L'histoire: Dans une société futuriste baptisée la République de Gilead, des femmes dépouillées de leurs droits, les «Servantes écarlates», sont contraintes de devenir des objets de reproduction et de porter les enfants de l'élite. L'une d'elles, Defred - qui signifie qu'elle est la propriété de Fred -, raconte de l'intérieur les dérives de la machination, tout en se rattachant à ses souvenirs de femme libre pour ne pas sombrer dans la folie.
L'auteure: Grande dame de la littérature canadienne-anglaise, Margaret Atwood a publié son premier roman, La femme comestible, en 1969. Une quarantaine de livres (romans, poésie, essais, albums) et de nombreux prix plus tard, elle continue de produire une oeuvre engagée, notamment sur des questions féministes et écologiques, souvent dans des dystopies futuristes.
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Troublante possibilité
CRITIQUE / J'avais un rendez-vous manqué avec La servante écarlate, depuis que l'oeuvre avait été retirée à la dernière minute de mon cours d'anglais en secondaire 4, probablement en lien avec la violence sexuelle qu'elle contient. 
Il faut dire qu'il n'y a rien de doux, dans La servante écarlate, malgré une certaine indolence dans le récit que fait Defred de ses conditions de vie, où l'attente et l'ennui sont le pain quotidien. Dans la république de Gilead, créée à la place des États-Unis après un coup d'État, Defred fait partie des servantes, toutes de rouge vêtues. Son unique utilité, maintenant qu'on l'a arrachée à son mari et sa fille, est de servir de calice pour le sperme de son commandant, espérant ainsi pouvoir donner un enfant à son épouse. Le rite par lequel cette grossesse doit arriver est, disons-le, particulièrement troublant. 
Plus troublante encore est la façon dont cette funeste société totalitaire est apparue. Et 32 ans après la première parution de ce roman, on constate qu'on n'est pas si loin, au fond, de ce point de bascule. 
Cela tient probablement au fait qu'Atwood ne s'aventure pas dans des extrapolations tirées par les cheveux. Comme elle l'explique elle-même dans une éclairante postface, elle n'a rien inclus «que l'humanité n'ait déjà pas fait ailleurs ou à une autre époque, ou pour lequel la technologie n'existerait pas». Bref, l'humanité a déjà prouvé ce dont elle était capable. Il ne s'agit parfois qu'un peu de sable dans l'engrenage... 
Margaret Atwood est passée maître dans l'art de la dystopie; j'avais beaucoup aimé, dans le même genre, The Heart Goes Last, publié en 2015. Qui plus est, la plume d'Atwood est solide, à la fois claire et juste assez poétique, avec un soupçon d'ironie. Ça vaut la peine de (re)lire ce récit ingénieusement conçu, ne serait-ce pour se rappeler à quel point, malgré tous ses défauts, on vit plutôt bien dans notre société démocratique.  Isabelle Houde, Le Soleil ****
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Procréation et oppression
CRITIQUE / Il n'est pas étonnant de voir ce roman d'anticipation de Margaret Atwood, résolument féministe, publié il y a 30 ans, connaître un regain de popularité aux États-Unis depuis l'élection de Donald Trump. Les droits des femmes, que ce soit en matière de planification familiale ou de droit à l'avortement, sont attaqués de toutes parts depuis l'arrivée à la Maison-Blanche de celui qui s'est vanté d'attraper ses conquêtes par vous-savez-où...
Tellement forte la mobilisation des Américaines autour du roman que certaines d'entre elles sont allées jusqu'à endosser la longue robe écarlate et la cornette blanche des victimes de Gilead.
Atwood s'emploie avec une plume magnifiquement ciselée à décrire le fonctionnement de cette secte où l'héroïne, comme ses semblables les plus fertiles, est réduite à la fonction de poule pondeuse. «Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants.» Dans cette république du malheur, tout est ramené à «la norme de la Nature».
La matrice représente l'alpha et l'oméga de cette société où les femmes sont contraintes à la copulation forcée et les enfants arrachés à leurs mères, ce qui donne lieu à des passages éprouvants, mais que l'auteure réussit à amoindrir par sa prose. À l'occasion, il m'est toutefois arrivé de décrocher devant l'insistance de l'auteure à verser dans le lyrisme.
Rappelant d'une certaine façon le 1984 d'Orwell, La servante écarlate fait figure de puissant pamphlet par sa dénonciation des régimes totalitaires et du fanatisme religieux qui ne cherchent qu'à fleurir devant l'affaiblissement de nos démocraties. En cela, le roman se veut non seulement un appel à la construction d'un monde égalitaire pour les deux sexes, mais également un hymne à la liberté. À preuve, cette réflexion de Defred qui revient comme un leitmotiv : «Nolite te salopardes exterminorum.» (Ne laissez pas les bâtards vous broyer).  Normand Provencher, Le Soleil  *** 1/2
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Extrait: la première page
Nous dormions dans ce qui fut autrefois le gymnase. Le sol était en bois verni, avec des lignes et des cercles tracés à la peinture, pour les jeux qui s'y jouaient naguère; les cerceaux des paniers de basket-ball étaient encore en place, mais les filets avaient disparu. Un balcon courait autour de la pièce, pour recevoir le public, et je croyais sentir, ténue comme une image persistante, une odeur âcre de sueur transpercée par les effluves sucrés de chewing-gum et de parfum que dégageaient les jeunes spectatrices, que les photographies me montraient en jupes de feutrine, plus tard en minijupes, ensuite en pantalons, puis parées d'une unique boucle d'oreille, les cheveux en épi, striés de vert. On avait dû y organiser des bals; leur musique y traînait encore, palimpseste de sons non entendus, un style succédant à l'autre, courant souterrain de batterie, plainte désespérée, guirlandes de fleurs en papier mousseline, diables en carton, boule de miroirs pivotante, poudrant les danseurs d'une neige de lumière. Cette salle sentait les vieilles étreintes, et la solitude, et une attente de quelque chose sans forme ni nom. 
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À venir
8 juillet: vos suggestions de lectures d'été
15 juillet: la suite de vos suggestions de lectures d'été
22 juillet: Jean Lemieux, Les clefs du silence (Québec Amérique)
Vos lectures d'été
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