Le livre de la semaine: Chanson douce

Leïla Slimani, Chanson douce (Gallimard)
L'histoire: Quand Myriam décide de reprendre le boulot, elle réussit à convaincre son mari Paul d'embaucher une nounou pour prendre soin de leurs deux jeunes enfants. Ils croient d'ailleurs avoir trouvé en Louise «LA» perle rare. Jusqu'au jour où cette dernière - dont parents et enfants sont entre-temps devenus dépendants - leur prend tout.
L'auteure: Âgée de seulement 35 ans, l'auteure franco-marocaine Leïla Slimani a gagné début novembre le prestigieux prix Goncourt avec son deuxième roman, Chanson douce. Son premier roman, Dans le jardin de l'ogre, lui avait valu des éloges de la critique en 2014. L'écrivaine a travaillé quatre ans comme journaliste pour le magazine Jeune Afrique.
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Un air de fatalité
CRITIQUE / «Le bébé est mort.» En nous apprenant d'entrée de jeu le drame, on aurait pu craindre qu'une certaine tension ne se perde. Or, en prenant ses distances de ce qui aurait pu être un énième suspense un brin banal, Leïla Slimani sème dans le décor les indices laissant non pas deviner mais concevoir ce qui a mené à l'inéluctable.
Il se distille un venin digne de Fatal Attraction dans ce roman. Dur, dur de ne pas faire un rapprochement entre la carcasse de poulet que la nounou laisse traîner dans la cuisine et le lapin de la famille que le personnage d'Anne Archer trouve en train de bouillir... Pourtant, contrairement à la Alex incarnée par Glenn Close, Louise est encouragée par Myriam et Paul à prendre de plus en plus de place dans l'intimité de la petite famille dont elle prend si bien soin.
Il n'est pas question d'attraction sexuelle, ici, mais bien d'une histoire de jalousie diffuse, dont l'employée ne semble pas être totalement consciente. Une histoire de dépendances, aussi, que nourrissent l'une et les autres, sans réaliser à quel point un piège est en train de se refermer sur eux.
Il y a sans contredit un constat glaçant des disparités sociales en France dans cette Chanson douce qui n'a absolument rien d'une berceuse tendre. L'auteure couronnée du Goncourt ne le souligne pas à grands traits autant qu'elle le fait vivre aux lecteurs. Ici, par les commentaires des femmes, pour la plupart immigrantes, réunies au parc avec les enfants des autres et discutant de leurs conditions de travail, de leurs patrons. Là, par les remarques de Myriam et Paul, petits bourgeois parisiens qui ont embauché Louise d'abord pour s'occuper de Mila et Adam pendant qu'ils sont au boulot, puis pour popoter pour leurs repas entre amis. 
Une tension trouble, troublante s'installe.
Jusqu'à l'horreur.
Dès la première phrase. 
Car par-delà le constat social, il y a surtout le mal-être de Louise qui, telle une araignée, tisse sa toile. Aussi inexorablement et efficacement que Leïla Slimani. Valérie Lessard, Le Droit ***1/2
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Louise est devenue un monstre
CRITIQUE / Comme un grand souffle d'air froid, l'horreur me happe dès les premiers caractères d'imprimerie. «Le bébé est mort.» Mes yeux picotent. Ma gorge se serre. Les battements de mon coeur se font désordonnés. Je me lève. Vérifie si mon garçon et ma fille respirent toujours dans leur lit. OK, on continue.
Car il faut continuer! Chanson douce de Leila Slimani est un livre absolument magnifique, qu'on lit comme un thriller. Avidement. Douloureusement.
On sait que le précipice est là, noir et implacable, mais on veut comprendre comment on s'y rend. Comment Louise, une nounou parfaite, venue pour sauver un jeune couple enseveli par la charge quotidienne, en vient à le perdre. À plonger Myriam et Paul dans «une nuit interminable», comme l'écrit l'auteure. 
La prose visuelle et sensuelle de Leïla Slimani nous fait arpenter le Paris du quotidien, souvent gris et froid. Les parents vont au travail. Des nounous émigrées des quatre coins du monde se rassemblent dans les parcs, promenant leur regard attentif ou indifférent sur des hordes de petits aux mains gelées.
Louise, blanche et blonde, aux allures de dame, se tient à l'écart. Au fil de ses journées avec Mila et Adam, on découvre toute la fantaisie et la bonté de la nounou. Puis, soudainement, un éclair de cruauté apparaît. Aussitôt enterré sous les rires des enfants, les bons petits plats, les bouquets de fleurs à assembler.
L'auteure jette un regard lucide et sans complaisance sur la vie de ces parents abrutis de fatigue qui, même s'ils aiment leurs enfants plus que tout, sont déchirés entre les devoirs de la maison et les défis du travail. Coincés dans un univers qui semble avoir rétréci, écrit l'auteure. Prisonniers chez eux d'une nounou qui veut leur appartenir et détenir les clefs de leur bonheur.
Les enfants sont le plus beau paysage du monde, se dira Myriam quelques jours avant de tout perdre. Leïla Slimani nous le rappelle en mélangeant habilement monstruosité et douceur. Isabelle Mathieu, Le Soleil ****1/2  
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Extrait: la première page
Le bébé est mort. 
Il a suffi de quelques secondes.
Le médecin a assuré qu'il n'avait pas souffert. On l'a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s'est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous. Dans l'ambulance qui la transportait à l'hôpital, elle était agitée, secouée de convulsions. Les yeux exorbités, elle semblait chercher de l'air. Sa gorge s'était emplie de sang. Ses poumons étaient perforés et sa tête avait violemment heurté la commode bleue.
On a photographié la scène de crime. La police a relevé des empreintes et mesuré la superficie de la salle de bains et de la chambre d'enfants. Au sol, le tapis de princesse était imbibé de sang. La table à langer était à moitié renversée. Les jouets ont été emportés dans des sacs transparents et mis sous scellés. Même la commode bleue servira au procès.
La mère était en état de choc. C'est ce qu'ont dit les pompiers, ce qu'ont répété les policiers, ce qu'ont écrit les journalistes.
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À venir
17 décembre: Michel Tremblay, Conversations avec un enfant curieux (Leméac)
24 décembre: Hélène Vachon, Santa (Alto)
31 décembre: Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion (Boréal)
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