Le livre de la semaine: Camarade, ferme ton poste

Bernard Émond, Camarade, ferme ton poste, Lux éditeurs
L'histoire : Dans Camarade, ferme ton poste et autres textes, Bernard Émond présente en 20 écrits publiés au fil des ans ses constats sans appel de la société actuelle, abrutie par les chantres de la consommation, une société qui court à sa perte. Une société qui oublie, qui veut oublier. Une culture qui se meurt. Le Québec, tel que le voit le cinéaste, est un peuple qui se complaît dans son statut de minorité, qui a renoncé à sa liberté, qui l'a remplacée par l'illusion de n'avoir jamais été aussi libre.
L'auteur : Anthropologue de formation, Bernard Émond est un documentariste et cinéaste québécois. Il a réalisé une dizaine de films, dont La femme qui boit, qui l'a fait connaître en 2001, La Neuvaine et Le Journal d'un vieil homme. Comme auteur, il a déjà publié les scénarios de ses films et un autre recueil de textes, Il y a trop d'images : Textes épars 1993-2010.
Bernard Émond
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Contre toute espérance
Bernard Émond le reconnaît d'emblée, la presque totalité de ses oeuvres tourne autour de la perte, du départ. Il y a, dans presque tous ses films, une maison détruite ou brûlée.
Dans Camarade, ferme ton poste, c'est le Québec qui brûle.
Sachez-le, le recueil de textes du cinéaste ne vous remontera pas le moral. Comme le résume l'éditeur en préface, il est question ici d'«espérance sans optimisme». Et encore, l'espérance chancelle. 
Le portrait que trace Bernard Émond du Québec est, c'est un euphémisme, sombre. «Nos révoltes sont sans objet, le seuil des transgressions recule sans cesse et il ne nous reste que des portes ouvertes à défoncer. Mais d'où nous vient alors le sentiment que plus rien n'est possible, que l'histoire suit son cours sans nous, et que nous courons à la catastrophe, spectateurs impuissants des désastres écologiques, économiques et politiques présents et à venir?»
Le ton du livre est aussi grave que le constat. Les textes choisis donnent le vertige, l'étouffante impression d'être dans un cul-de-sac, de s'enliser dans les sables mouvants. Et l'espérance dans tout ça? Elle se trouve dans un film ou dans un bon livre «qui nous fait sortir de nous-mêmes et nous engage à porter sur le monde et sur nous-mêmes un regard différent».
Émond, cela m'a étonnée, dénonce la perte de la foi, «de l'idée qu'il y a quelque chose au-dessus». Il déplore aussi la perte de la mémoire, du sens, de l'histoire, du sens de l'histoire. J'ai eu cette impression, de paragraphe en paragraphe, de subir une douloureuse - et pénible - séance d'autoflagellation, un portrait en noir et blanc.
Avec très peu de blanc.
Là où Émond voit noir, je vois des nuances de gris. Là où je vois la beauté du monde, l'auteur y voit un gouffre. D'en sortir relève quasiment de l'utopie. «Tous, citoyens, hommes politiques, journalistes, nous avons la tâche urgente de retrouver le chemin de l'honneur. Ce qu'on ne défend pas, on risque de le perdre.»
Mylène Moisan, Le Soleil **
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Remises en question
Parfois, il faut sortir de sa zone de confort et confronter ses idées. C'est ce qui risque d'arriver à la lecture de Camarade, ferme ton poste. Un recueil de textes qui questionne notre société soi-disant libre.
Le bouquin ne traite pas seulement de notre propension à se laisser endormir le cerveau par la télévision et les différents écrans. L'auteur va beaucoup plus loin et se demande si le Québec d'aujourd'hui n'a pas perdu ses repères. Culturels, idéologiques et politiques. A-t-il jeté le bébé avec l'eau du bain en rejetant la religion catholique, et par le fait même toute une communauté qui transmettait de belles valeurs?
Au départ, j'ai été un peu ennuyée par ce discours que je considère d'une époque révolue. J'avais l'impression que l'auteur, d'une autre génération que la mienne, était beaucoup trop négatif et passéiste. Qu'il avait peur de la mondialisation, de la perte de ce qui distingue les Québécois, sans voir tous les avantages de l'ouverture aux autres. 
Mais Bernard Émond a réussi à bousculer mes idées lorsqu'il a abordé la question de la famille, qui est de moins en moins présente aujourd'hui. Tout le monde se considère libre et profite à fond de sa liberté. Les communautés se désagrègent, si bien que la solitude se propage, tel un mal envahissant. L'absence de règles crée un vide qui a des effets pernicieux. 
C'est vrai, ce livre n'est pas vraiment adapté à la légèreté des vacances. Les différents textes sont courts et très bien écrits. Sauf qu'ils soulèvent des questions tellement profondes qu'il faut parfois déposer le bouquin pour avoir le temps de digérer un peu le propos. 
Petite déception : presque cha-que texte a été composé au cours des dernières années, pour différents événements auxquels Bernard Émond a été convié. Comme lectrice, j'ai eu l'impression d'avoir droit à du matériel recyclé. Mais du matériel tout de même très pertinent, qui a remué la trentenaire que je suis. 
Patricia Cloutier, Le Soleil ***
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Extrait : la première page
«L'espérance sans optimisme (mot de l'éditeur)
Il y a sur un mur de mon appartement, accroché à la cravate d'un personnage bricolé par ma fille, un macaron trouvé jadis dans un club vidéo sur lequel on peut lire  : «J'aime Bernard Émond». Le principal intéressé estimera que c'est une autre image de trop, c'est tout de même ce que je me suis dit lorsque j'ai fini de lire ce livre, «j'aime Bernard Émond». Camarade, ferme ton poste n'est pourtant pas un livre aimable. L'auteur y rudoie son lecteur comme on brasse un cocotier pour en cueillir les fruits. Mais on pardonne à Bernard Émond ses accès de colère, car sa grande sensibilité littéraire, sa tendresse, les contradictions qu'il assume, la beauté ciselée de ses écrits nous emportent.
Voici donc un livre sévère, mais dont le propos s'arrondit et s'adoucit partout où il semble vouloir se raidir. Un texte à la fois violent et doux, conservateur par son pessimisme mais pas aussi désespéré qu'il n'y paraît. Bernard Émond reprend ici le thème de la perte, qui lui est si cher - perte du sens, de la culture, du respect de l'autorité, de la mémoire. Il juge irresponsable cette civilisation où l'on trouve plus excitant de détruire le monde que de le rendre habitable - et je vois mal comment on pourrait lui donner tort. Cela dit, s'il relève partout le tragique de l'existence, il insiste sur ce point décisif  : tous ces maux, aussi nombreux soient-ils, ne nous priveront jamais de la possibilité de faire le bien.
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À venir
12 août : Marina Lewyka, Rien n'est trop beau pour les gens ordinaires, Alto
19 août : Stéphane Larue, Le plongeur, Le Quartanier
26 août : Carolina de Robertis, Les Dieux du tango, Le cherche midi