Le livre de la semaine: Avec un grand A

Janette Bertrand, Avec un grand A, Libre Expression

L’histoire: Simon, la quarantaine, père de famille de banlieue ayant tout pour être heureux, fait la rencontre d’un homme dont il tombe follement amoureux. Étouffé par la culpabilité et les remords, il traverse une crise existentielle qui l’amène à découvrir sa bisexualité, au point de vouloir conserver à la fois femme, enfants et amant.

L’auteure: Tout le monde connaît Janette Bertrand, surtout pour sa série télé L’Amour avec un grand A, où elle n’avait pas peur de présenter, parfois avant son temps, le cœur sous tous ses visages. À 92 ans, elle signe son sixième roman, dans lequel elle continue d’explorer les tréfonds de l’âme. Nommée officier de l’Ordre du Canada en 2002, l’auteure a aussi remporté le prix du public du Salon du livre de Montréal en 2005 pour son autobiographie, Ma vie en trois actes.

ÊTRE (ou ne pas être) AUX DEUX

CRITIQUE / «Le moteur du petit tracteur à gazon envoie dans le corps de Simon des vibrations qui le font délicieusement bander.» Dès la première ligne de son roman, Janette Bertrand donne le ton, direct et provocateur. Or, détrompez-vous, il n’est pas question ici de l’influence aphrodisiaque du John Deere sur l’homo erectus, mais plutôt de bisexualité, sujet complexe et pas facile à démêler s’il en est un.

Prisonnier de son bonheur infini, comme dans la chanson de Daniel Bélanger, le Simon de notre Janette nationale voit l’amour et la passion lui tomber dessus sans crier gare. Une virée d’une fin de semaine sur le bord d’un lac avec un autre homme et, bingo, il ne sera plus jamais le même. Pour son plus grand bonheur/malheur.

Les monologues intérieurs de Simon, redondants, s’accumulent sur fond de culpabilité judéo-chrétienne. «Oh que j’ai honte! Oh que je suis cheap! Je suis dégueulasse. Je me déteste. Et tout ça pour qui? Lui. Je suis possédé du démon.» Mettons qu’on aurait pris un peu moins d’autoflagellation.

Chapeau à l’auteure de vouloir rester à la page malgré ses 92 printemps, reste qu’il flotte un parfum parfois vieillot et suranné dans plusieurs de ses réflexions. Ainsi, Simon a «pris ses responsabilités» quand sa femme est tombée enceinte de façon imprévue, et il l’a mariée «comme tout honnête homme». On parle ici d’un gars né à la fin des années 70, pas en 1945...

Janette Bertrand ne brise aucun tabou avec ce roman qui se lit sans effort, au gré d’un plan de match qui emprunte son lot de raccourcis. Sa tentative de démystifier la bisexualité n’a rien de bien percutant ni d’original. Malgré son introduction-choc, sur le plan des relations charnelles, tout reste très chaste.

Le roman de Mme Bertrand n’a guère éclairé ma lanterne sur la question de la bisexualité. Aux deux, le Simon? Pas sûr. «[…] j’aime ma femme, mais avec Larry, c’est la fusion complète de mon âme avec une autre âme.» Si ce n’est pas de l’amour avec un grand A…

Normand Provencher, Le Soleil **1/2

LES QUESTIONS QUI TUENT

CRITIQUE / M’aimes-tu?

La grande question, oui celle avec un grand A, comme le titre du dernier roman de Janette Bertrand.

Cette fois, elle cuisine l’amour à la sauce des tabous entourant l’orientation sexuelle, dans un grand cul-de-poule appelé banlieue, où Simon et Ariane s’aiment sur le pilote automatique, deux enfants, une baise chaque dimanche à 16h. Ils ont la quarantaine avec les doutes qui viennent avec.

J’ai tout pour être heureux... le suis-je?

C’est quoi l’amour après 15 ans?

Après deux enfants?

Et pourquoi est-ce que je me pose autant de questions?

Janette Bertrand nous entraîne dans la vie de ce couple usé par toutes les questions que chacun se pose, surtout Simon, et il s’en pose beaucoup. L’écriture est fluide, les descriptions des états d’âme nombreuses, un peu trop à mon goût, on comprend assez vite si on s’y reconnaît ou pas.

Le chapeau ne me fait pas.

Mais je présume que ces remises en question, habilement amenées, auront un écho certain chez ceux qui ne savent plus trop où ils en sont.

En poussant Simon à douter jusque de sa propre orientation sexuelle, Janette force la réflexion sur les certitudes qui n’en sont plus, sur le fossé entre générations, sur les apparences qui deviennent une prison. Sur les tabous et les préjugés aussi, même si certains m’ont semblé moins d’actualité.

Comme le fait que le sida est une affaire de gais.

Le livre aurait pu s’appeler Le réveil de l’autruche, tous les personnages de l’histoire en sont une à leur façon, et ils sont confrontés tour à tour à choisir entre laisser leur tête confortablement dans le sable ou la relever, avec tous les chocs et les bouleversements que cela implique.

Par rapport à soi, d’abord.

Voilà le grand mérite d’Avec un grand A, de mettre en lumière l’importance d’être — et de rester — en couple pour les bonnes raisons, de ne pas attendre qu’un beau vendeur de tentes suédoises viennent tout chambouler...

Mylène Moisan, Le Soleil ***

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EXTRAIT: LA PREMIÈRE PAGE

Le moteur du petit tracteur à gazon envoie dans le corps de Simon des vibrations qui le font délicieusement bander. C’est un dimanche matin de début de juin, radieux.

Simon se demande s’il est le seul à qui la tondeuse fait de l’effet. Et puis il pense à tout ce qui lui fait de l’effet. Après deux minutes de rêveries inavouables, il secoue la tête. Il aime sa femme, Ariane. Il lui est fidèle, mais ça ne l’empêche pas de la tromper en pensée. Quel homme peut jurer sur la tête de sa mère qu’il n’a jamais trompé en pensée la femme qu’il aime? Simon est un champion rêveur érotique : en rêve, rien ne lui résiste ni personne, mais en ce moment il préfère jouir de sa demi--érection et garder ses fantasmes pour cet après-midi, seize heures, quand il devra avoir recours à eux pour faire l’amour à sa femme. Après plus de quinze ans de nuits communes, si tu n’as pas de fantasmes... D’ailleurs, où commencent-ils et où s’arrêtent-ils? Y en a-t-il des bons et des mauvais? Lui a trouvé une bonne recette pour éloigner ce qu’il appelle ses démons imaginaires : faire une liste de ce que tu as pour te faire accepter ce que tu n’as pas.

Il a toujours voulu avoir une maison immense avec piscine, pelouse et garage double comme celle où il a toujours vécu. C’est fait, il habite depuis peu la maison familiale transformée en résidence intergénérationnelle, ses parents étant parqués dans le garage double.

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