Réjean Ducharme

L'auteur Réjean Ducharme est décédé

L'écrivain québécois Réjean Ducharme, auteur de L'Avalée des avalées et des Bons débarras, est décédé dans la nuit de lundi à mardi à Montréal, ont annoncé les Éditions Gallimard. Il avait 76 ans.
L'«enfantôme» avait transfiguré la culture québécoise dans la deuxième moitié des années 60, avec Michel Tremblay et L'Osstidcho, notamment, avant de se réfugier dans le plus grand anonymat.
Les Éditions Gallimard ont précisé qu'il avait succombé à des complications liées à un cancer du côlon.
«On le savait malade, mais au point d'apprendre son décès ce matin [le 22 août], j'avoue que ç'a été très subi, a indiqué au Soleil la metteure en scène et directrice artistique du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal. C'est un choc. En plus, son oeuvre est encore tellement vivante : il est monté, il est lu. [...] C'est comme inimaginable de penser qu'on va parler de Réjean Ducharme au passé. C'est un héritage colossal qu'il laisse autant au Québec qu'ailleurs, car son oeuvre a dépassé les frontières.»
Réjean Ducharme avait connu un succès foudroyant à l'âge de 25 ans, lors de la parution de son premier roman, L'Avalée des avalés, publié en France par la prestigieuse maison d'édition Gallimard.
Romancier, dramaturge, scénariste, parolier - et sculpteur connu sous le nom «Roch Plante» -, Réjean Ducharme était né à Saint-Félix-de-Valois, dans Lanaudière, le 12 août 1941. Son père était chauffeur de taxi, sa mère tenait maison et s'occupait des enfants. Lors d'une entrevue accordée en 1966, à Radio-Canada, ses parents déclaraient ne pas avoir lu ses livres.
Cette année-là, pourtant, l'écrivain était en nomination pour le prix Goncourt, en France, et celui du Gouverneur général, au Canada ; il a remporté celui du Gouverneur général. Après avoir travaillé à trois manuscrits, il les avait d'abord proposés à la maison d'édition montréalaise de Pierre Tisseyre, Le Cercle du livre de France, qui les avait refusés. Il s'est alors tourné vers la France : après la lecture des trois textes, Gallimard a choisi de publier L'Avalée des avalées.
Romancier important et d'une profonde originalité, Ducharme a gardé le voile sur sa vie privée depuis la publication de son premier ouvrage, en 1966. Il habitait dans le quartier Pointe-Saint-Charles, à Montréal, avec sa compagne Claire Richard, qui assurait le lien entre le public et l'écrivain. Sa «protectrice» l'a précédé dans la mort l'été dernier. Même si plusieurs personnalités du monde artistique connaissaient son lieu de résidence, tout le monde respectait l'intimité de l'écrivain. Seules quelques rares photos de lui circulaient depuis le début de sa carrière.
«Il restera cet auteur mystérieux qui a eu le courage de s'extraire d'un monde où l'art était devenu assez marchand, se commercialisait, note Lorraine Pintal. Il était pour l'acte pur de l'écriture : tu n'écris pas pour mousser ta réputation, tu écris, comme disait Rainer Maria Rilke, pour ne pas mourir. Ce sont des valeurs dont on parle peu aujourd'hui et Réjean Ducharme porte ces valeurs.»
Possiblement la deuxième et seule autre image disponible de Réjean Ducharme.
Adolescents meurtris
L'oeuvre phare du défunt, L'Avalée des avalés, présente le monologue intérieur de la jeune Bérénice qui, rejetant le monde des adultes et les valeurs traditionnelles, invente le «bérénicien», une langue asociale et incompréhensible. Ducharme mettra souvent à l'avant-scène des personnages d'adolescents farouchement individualistes, à la recherche de savoir et d'amour dans un monde qu'ils considèrent restrictif et hypocrite.
Ainsi, Le Nez qui voque (1967) est le journal d'un adolescent qui a conclu un pacte de suicide avec sa petite amie afin d'éviter les compromis de la vie adulte. Dans L'Océantume (1968), deux jeunes filles se détournent du monde adulte pour partir ensemble en voyage à la mer. La Fille de Christophe Colomb (1969) est une parodie épique versifiée en quatrains rythmés, tandis que dans L'Hiver de force (1973) et Les Enfantômes (1976), les héros sont plus âgés, mais tout aussi intransigeants.
«L'ado, c'est le thème récurrent chez Réjean Ducharme, cette révolution, ce côté rebelle chez les ados qui ne voulaient pas entrer dans le monde des adultes, qui est pour eux un monde corrompu, conformiste, sans idéaux», commente Lorraine Pintal, qui a mis en scène plusieurs pièces de Ducharme et qui compte bientôt présenter une adaptation de L'Avalée des avalées.
«C'est sans doute une des raisons pour lesquelles Réjean Ducharme a choisi de s'isoler un jour et de ne plus être en contact avec ce monde, étant lui-même cet éternel enfant qui ne voulait pas vieillir.»
Ses pièces de théâtre, comme ses romans, font appel à une forme particulière de langage, peuplée de jeux de mots et de métaphores. Parmi ses oeuvres théâtrales, on retrouve Le Cid maghané (1968), Le Marquis qui perdit (1970) et Prenez-nous et aimez-nous (1968), reprise et publiée sous le titre Inès Pérée et Inat Tendu (1979). En 1982, Ha ha!, une pièce mettant en scène quatre personnages partageant un appartement, lui a valu le prix du Gouverneur général.
Des chansons et des films
Ducharme a aussi écrit les paroles de plusieurs chansons de Robert Charlebois et de Pauline Julien, ainsi que les scénarios des films Les Bons Débarras (1979) et Les Beaux Souvenirs (1981), de Francis Mankiewicz. Parmi ses dernières publications, on retrouve Dévadé (1990), Va savoir (1994) et Gros mots (1999).
Pour gagner sa vie, Ducharme a été chauffeur de taxi (comme son père), correcteur d'épreuves et sculpteur. Ses «tableaux-collage», qu'il appelait «trophoux», sont signés du nom de Roch Plante. Il les composait à partir des déchets et des débris qu'il glanait lors de promenades dans les rues de Montréal.
Gallimard a précisé mardi que Les Éditions du Passage devaient publier en septembre, sous le titre Le Lactume, une série de 199 dessins perdus et retrouvés que Réjean Ducharme avait réalisés entre 1965 et 1966. L'éditeur devait décider mardi de la date de parution de ce Lactume.
L'auteur fantôme a récolté plusieurs prix, dont le Québec-Paris, le prix Gilles-Corbeil et le prix ­Athanase-David - des prix qu'il n'est jamais allé quérir lui-même. En 2000, il avait été nommé officier de l'Ordre national du Québec. Enfin, en 2016, la parution de L'Avalée des avalés, 50 ans plus tôt, a été désignée «événement historique» par le gouvernement du Québec, en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel.
«La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. Je veux mourir verticalement, la tête en bas et les pieds en haut», a-t-il déjà écrit.  Avec Le Soleil