Même s'il a écrit plus d'une quarantaine d'ouvrages, Alberto Manguel se considère avant tout comme un lecteur. Il possède quelque 35 000 livres.

La liberté par les livres

S'il a posé son nom sur plus d'une quarantaine d'ouvrages, Alberto Manguel se considère avant tout comme un lecteur. À partir de ses premières lectures à l'âge de 3 ans, puis de celles qu'il a faites à voix haute, adolescent, pour l'écrivain Jorge Luis Borges devenu aveugle, l'auteur canadien d'origine argentine n'a jamais par la suite abandonné ses livres (il en possède quelque 35 000), qui ont nourri une bonne partie de sa propre écriture. Alors que l'exposition en réalité virtuelle La bibliothèque, la nuit qu'il a cocréée avec Robert Lepage est présentée jusqu'en avril au Musée de la civilisation, celui qui dirige maintenant la Bibliothèque nationale d'Argentine fera escale mardi soir à la Maison de la littérature, le temps d'un entretien devant public. Discussion autour de la technologie, de la curiosité, de la responsabilité du lecteur... et de son droit de quitter un bouquin avant la fin.
Q Croyez-vous que le Web remplacera peu à peu la bibliothèque?
R Je dirais plutôt que l'Internet est une bibliothèque. Mais c'en est une qui ressemble un peu au cauchemar que Borges avait imaginé dans La bibliothèque de Babel, c'est-à-dire une bibliothèque qui contient tout, mais qui ne nous sert que dans le peu d'instances où nous savons ce que nous allons chercher. [...] C'est la grande tragédie des recherches intellectuelles : vous ne trouvez de réponses qu'aux questions que vous savez poser. Mais tout le reste de cet univers infini reste dans le noir parce que nous ne savons pas le nommer. 
Q Vous avez par le passé déclaré le peu d'attrait que vous portez au livre électronique. Votre position a-t-elle changé avec le temps?
R Disons que mon avis est partagé. Comme lecteur individuel, je n'utilise l'Internet que très, très peu. Je préfère, pour des raisons personnelles, le livre physique et le contact avec la page et l'encre. Mais maintenant que je suis le directeur de la Bibliothèque nationale d'Argentine, je suis obligé d'aller chercher dans la technologie électronique des moyens d'aller à la rencontre d'un public qui n'a pas un accès physique à la Bibliothèque. Je me penche surtout sur la numérisation des documents. Donc là, oui, je suis un farouche défenseur de l'électronique, bien que je me sente dans ces cas-là comme le pape défendant l'islam. 
Q Mais pas de là à vous convertir...
R Je ne me convertirai pas, mais je le défendrai comme l'administrateur d'une bibliothèque. Vous savez, je suis un vieux monsieur. Pour mes petites-filles, l'électronique est aussi courante que peut l'être pour nous une voiture ou le téléphone. Elles m'enseignent comment utiliser ces machines infernales! Mais je suis trop vieux pour prendre ces habitudes. 
Q Vous avez publié il y a un an un essai sur la curiosité. Avez-vous l'impression que la situation mondiale actuelle encourage davantage le repli que la curiosité?
R La curiosité est une impulsion vitale. L'être humain ne peut pas exister sans sa curiosité. Elle nous aide à survivre en nous faisant poser des questions qui nous permettent d'imaginer une expérience avant d'avoir cette expérience. Elle nous permet de connaître le monde. À notre époque, nous vivons avec toute une confusion. Mais elle n'est pas nouvelle. Je suis sûr qu'à l'époque des Romains ou de la Première Guerre mondiale, il y avait cette confusion. Elle s'exprimait dans un autre vocabulaire, mais elle existait. Nous n'avons jamais vécu dans un monde rationnel, calme, juste et heureux. Mais cette curiosité est peut-être maintenant adoucie avec l'illusion des réponses. Nous pouvons parler d'Internet, mais il y a aussi la publicité commerciale et la publicité politique qui nous donnent l'impression d'avoir des réponses et qui essaient d'étouffer cette curiosité. C'est une atmosphère qui n'encourage pas la curiosité. 
Q Il faut donc la cultiver...
R Il faut surtout faire en sorte que les enfants aient la liberté d'être curieux, de poser des questions, d'imaginer. Mais tout notre système social et notre système d'éducation vont à l'encontre de cette curiosité naturelle et de cette imagination libre. Nous ne voulons pas éduquer. Nous voulons instruire pour que nos enfants soient de meilleurs esclaves.
Q Vous trouvez donc dans les livres un terreau pour la curiosité? 
R Oui, mais il faut d'abord les désirer. Il faut savoir qu'ils peuvent nous être utiles. Pour cela, il faut construire des lecteurs et les construire à partir d'une nouvelle éducation du citoyen. Le citoyen doit apprendre quels sont ses droits et ses devoirs. Et une partie de cela touche au fait d'être lecteur, de savoir lire le monde, de poser des questions et d'apprendre comment la littérature est la meilleure instruction morale, civique et éthique possible. 
Q Mais la lecture pose un défi pour plusieurs personnes, n'est-ce pas?
R C'est un défi pour tout le monde. Dans l'histoire, les lecteurs ont toujours été la minorité. Nos sociétés préfèrent nous garder dans l'ignorance. C'est plus facile de gouverner une société qui ne pose pas de questions que de mener une société de lecteurs qui posent toujours des questions. Aucun gouvernement n'encourage vraiment la lecture. 
Q Que dites-vous aux gens qui peuvent être rebutés par des lectures dites plus difficiles ou qui n'osent pas se mesurer aux grands classiques? 
R D'abord, il faut dire que toutes ces étiquettes de «classiques» ou de «grande littérature» sont fausses. Un livre est important parce qu'il est important pour un lecteur. Sans ce lecteur, le livre n'existe pas. Si nous décidons tous que Hamlet ne nous intéresse pas, si Hamlet n'a plus un seul lecteur, il disparaît et il n'est plus un classique. Il faut enseigner que le fait d'être lecteur donne ce pouvoir de créer des classiques. Et il faut surtout redonner aux jeunes la confiance en leur intelligence. Il y a peu d'efforts de faits pour leur dire : vous pouvez comprendre ces oeuvres qu'on dit «grandes». Elles sont grandes justement parce qu'elles sont ouvertes. C'est à vous d'y entrer, de les explorer et de les faire vôtres. 
Q Êtes-vous de l'école de pensées qui dit qu'on doit finir un livre à tout prix?
R Non, non, non! Le bonheur ne doit et ne peut jamais être obligatoire. 
Q Donc, il vous arrive d'abandonner un bouquin avant la fin?
R Ça m'arrive très, très souvent. Après un ou deux paragraphes, si ça ne m'accroche pas, je le laisse de côté...
Q Un ou deux paragraphes? Vous ne perdez pas de temps!
R Quand vous rencontrez une personne et qu'après quelques mots, elle ne vous plaît pas, vous ne continuez pas à vous en occuper, non? Sauf si vous en avez l'obligation. C'est la même chose avec la lecture!
Alberto Manguel répondra aux questions de Bernard Gilbert à la Maison de la littérature mardi, dès 19h. Entrée libre. Réservations au 418 641-6797.
Une bibliothèque à ressusciter
Grand amoureux des livres, Alberto Manguel a cocréé avec Robert Lepage l'exposition virtuelle <i>La bibliothèque, la nuit</i>, présentée jusqu'en avril au Musée de la civilisation. Il sera de passage à la Maison de la littérature, mardi soir, le temps d'un entretien devant public.
Pour Alberto Manguel, l'exposition La bibliothèque, la nuit, présentée jusqu'au 2 avril au Musée de la civilisation, revêt une signification toute personnelle. Avant d'enfiler le casque de réalité virtuelle qui leur permettra de se transporter dans 10 lieux célébrant les livres, les visiteurs ont droit à un préambule dans une antichambre dans laquelle est recréée la bibliothèque personnelle de Manguel. Et cette bibliothèque, elle n'existe plus. 
Écrivain globe-trotter, l'auteur d'Une histoire de la lecture partage actuellement la majorité de son temps entre New York et Buenos Aires, où il dirige la Bibliothèque nationale d'Argentine. Jusqu'à tout récemment, il résidait toutefois dans le sud de la France, où il avait trouvé, dans un ancien presbytère, un écrin pour sa collection de quelque 35 000 livres. «On a vendu la maison en France et on a mis la bibliothèque en boîtes qui se trouvent maintenant à Montréal en attendant sa résurrection...» note M. Manguel, qui espère voir ladite renaissance de son vivant. 
«Je ne peux pas croire que ces livres vont rester enterrés pendant des siècles, ajoute-t-il. Ce que je voudrais, ce serait de donner la bibliothèque à la Ville de Montréal, par exemple, que la Ville la monte et que je puisse continuer à l'utiliser, à la fournir de livres. Une partie de la bibliothèque a été cataloguée par des bibliothécaires venus de Montréal. Mais comme nous avons dû quitter la maison avant que le catalogue soit fini, il est encore incomplet. Mais bon, ça sera fait un jour...»