Dans son dernier roman, On tue..., l’auteur lévisien Jean-Jacques Pelletier aborde le sujet de l’effondrement des populations animales.
Dans son dernier roman, On tue..., l’auteur lévisien Jean-Jacques Pelletier aborde le sujet de l’effondrement des populations animales.

Jean-Jacques Pelletier, devin malgré lui

Isabelle Houde
Isabelle Houde
Le Soleil
Un ami lui a déjà dit qu’il écrivait de la «science-fiction sur un horizon de deux ans». Jean-Jacques Pelletier a souvent l’air d’un devin, un peu malgré lui. C’est que l’auteur de polars, «drogué à l’actualité» de son propre aveu, a les antennes bien branchées sur la société qui l’entoure.

«C’est un de mes problèmes, confirme le principal intéressé, sourire en coin. Avant, j’écrivais des choses qui finissaient par se passer. Et là, on dirait que le monde est en train de me rattraper.» Quand il a commencé la rédaction de son nouveau roman, On tue..., il y a quatre ans, son sujet était déjà dans l’air du temps, mais aujourd’hui, on est pas mal dedans, admet-il. «D’une certaine façon, les artistes sont des détecteurs de bullshit, pense-t-il. Certaines choses les font réagir plus fortement. C’est normal que les choses les plus marquantes dans une société soient celles qui se retrouvent dans les œuvres des artistes.»

C’est que dans ce nouvel opus, publié aux Éditions Alire, l’inspecteur Henri Dufaux fait face à une série de crimes étranges, dont le tout premier est la découverte de plusieurs corps dans ce qui ressemble à première vue à un foyer clandestin pour personnes âgées. Les victimes, attachées par le cou, portent des marques de sévices et de maltraitance sévère. Puis, un équarrisseur est retrouvé pendu par les pieds, éviscéré comme un cochon, en plein milieu d’un entrepôt de boucherie. Pendant ce temps, le premier ministre reçoit des lettres privées l’intimant de promulguer des lois draconiennes en environnement. Apparaissent rapidement dans la mire de Dufaux différents suspects : le crime organisé, un tueur en série… et un groupe «de sauveurs autoproclamés de la planète, les Ultravéganes». Il doit cette fois naviguer avec une équipe décimée, à travers un dossier qui deviendra rapidement politique et délicat.

Vue plus large

Dans son dernier livre de la même série, Deux balles, un sourire, Jean-Jacques Pelletier s’attardait déjà au phénomène de l’écoterrorisme. Cette fois, la vue est plus large, précise-t-il, et réserve des surprises en bout de piste. «Je pense que des groupes écologistes violents, ça risque d’arriver, parce qu’à un moment donné, il y a des gens qui vont se tanner qu’il ne se passe rien», analyse l’écrivain. Est-ce que la fin justifie les moyens, pour certains? «Oui, c’est un des thèmes qui m’intéressait. Mais plus précisément, il y a une chose qui me dérange, et qu’on est en train de voir arriver de plus en plus : quand les gens perdent confiance dans les institutions, la tentation est grande de prendre la justice dans leurs mains», observe-t-il.

Ce qui l’a intéressé tout particulièrement dans la rédaction de On tue..., c’est l’effondrement des populations animales, qui est «autant, sinon plus inquiétant» que la crise climatique. «C’est complètement hallucinant, mais on n’en parle pas. Une des fonctions d’un roman, c’est de donner à voir un problème. Tu ne peux pas demander à un roman des réponses. Ce que tu peux lui demander, c’est d’attirer ton attention sur des choses ou des idées auxquelles tu n’aurais pas pensé, ou que tu as tendance à ne pas vouloir voir parce que ça te dérange», soutient Jean-Jacques Pelletier. 

L’auteur de la série Les Gestionnaires de l’apocalypse a l’habitude de camper ses thrillers dans des problématiques complexes. «Ça peut être cute, les tourments nombrilistes, mais je pense qu’il y a des choses plus importantes dans la société, autant comme citoyen que comme auteur. Tous nos choix et nos absences de choix ont des effets dans la réalité», affirme-t-il. 

Pour l’ancien professeur de philosophie au Cégep de Lévis-­Lauzon, cette vision va de pair avec sa conception de la littérature. «J’ai toujours pensé que la fiction, c’est l’appareil digestif symbolique de l’humanité, c’est ce qui sert à digérer ce qui nous reste sur l’estomac. C’est comme si ce qu’on n’est pas capable d’expliquer ou de supporter, on trouve une façon de l’exprimer, de le traiter, de commencer à l’appréhender à travers la fiction.»

La part des réseaux sociaux

Quand il a créé le personnage de l’inspecteur Henri Dufaux, dans le roman Bain de sang, publié en 2016, Jean-Jacques Pelletier avait d’abord envie de changer de style de rédaction. Alors que ses précédents romans étaient écrits pour la plupart au passé simple, avec un narrateur objectif, les aventures de Dufaux, elles, sont rédigées au présent et à la première personne. On accompagne donc pas à pas l’enquêteur, qui avait l’étrange habitude dans les deux premiers tomes de la série de parler avec sa femme décédée. Dans On tue..., cette voix a fait place à celle du critique intérieur, qui apporte une bonne dose d’humour à l’ensemble. «Dans la faible mesure où un personnage principal est parfois en partie un des représentants de l’auteur, c’est le fun d’avoir quelqu’un qui lui répond», note Jean-Jacques Pelletier, en ajoutant que ce «personnage» nous réservera des surprises dans le prochain roman de Dufaux. 

L’écrivain de Lévis nous a aussi habitués dans ses écrits à entrecouper sa narration par des extraits de médias, et plus récemment, d’interventions sur les médias sociaux. Une expérience qu’il renouvelle toujours, mais qui évolue aussi rapidement d’un ouvrage à l’autre. «Il y en a beaucoup moins qu’il y en a déjà eu, note-t-il. Dans le nouveau roman, il y a une place plus grande aux médias sociaux, mais une place moins grande aux médias traditionnels, réduits aux fils de presse qui roulent dans le bas de la télé.»

Signe des temps, ou simple outil littéraire? «Les médias sociaux ont joué jusqu’à présent le même rôle que le chœur dans la tragédie grecque, c’est l’espèce de peuple objectif, le monde qui regarde passer et qui commente. J’aimerais toutefois qu’ils tiennent un vrai rôle dans mon prochain roman», soutient-il, conscient que ce style particulier nécessite un équilibre et qu’il y a des limites au morcellement du récit.

C’est d’ailleurs grâce à une discipline bien particulière et rodée que Jean-Jacques Pelletier peut se permettre des récits fragmentés. En fait, il scénarise précisément ses romans avant même de les écrire. «Ce que j’aime, c’est monter des histoires. J’ai appris à construire des histoires dans mon enfance avec les BD, puis avec les séries télé et le cinéma», raconte celui qui a signé plusieurs essais et qui s’implique aussi dans la gestion de différents comités de retraite. 

«C’est ça qui est intéressant, de mettre en histoires : les enjeux sociaux», résume-t-il.