À 16 ans, Martha Cannary n’a pas encore adopté son célèbre pseudonyme. Elle bosse dans un saloon d’une bourgade du Nebraska.
À 16 ans, Martha Cannary n’a pas encore adopté son célèbre pseudonyme. Elle bosse dans un saloon d’une bourgade du Nebraska.

Jacques Lamontagne: Entre BD et cinéma

La période de la conquête de l’Ouest s’avère particulièrement riche de noms mythiques qui résonnent encore de nos jours — dont celui de Calamity Jane. La célèbre cow-girl revit ces jours-ci sous la plume de Jacques Lamontagne, dans une BD publiée aux prestigieuses éditions Dupuis (Spirou, les Schtroumpfs et… Lucky Luke!). Le Soleil s’est entretenu avec le dessinateur qui puise son inspiration dans le cinéma.

C’est d’ailleurs le septième art qui a nourri Wild West avec Calamity Jane comme héroïne du premier chapitre. Le bédéiste originaire de Québec avait travaillé avec Thierry Gloris sur les quatre premiers volumes d’Aspic, détectives de l’étrange (2010-2015) avant de céder sa place pour mener à bien d’autres projets. Quand les deux hommes ont rediscuté d’une collaboration, Lamontagne a parlé du Retour de Martin Guerre, film de 1982 avec Gérard Depardieu.

«Il est revenu deux semaines plus tard avec l’idée d’un western, ce qui était très loin de ce que j’avais évoqué. Mais, au final, c’est vrai qu’on est dans une petite communauté.» Même si au lieu de se dérouler dans la France du XVIe siècle, on se retrouve dans l’Amérique du Nord du XIXe siècle…

À 16 ans, Martha Cannary n’a pas encore adopté son célèbre pseudonyme. Elle bosse dans un saloon d’une bourgade du Nebraska. Un incident malencontreux la contraint à s’endetter. La jeune femme se prostitue pour rembourser jusqu’à ce que son chemin croise celui d’un chasseur de primes, Wild Bill Hicock, qui va lui apprendre à manier le six coups…

Pas de «voyeurisme»

Il ne s’agit pas d’une BD à glisser dans les mains des enfants. L’iconographie est crépusculaire. Le grand passionné du cinéma et des séries télé «bien faites» s’est inspiré de Deadwood ainsi que de «toute l’imagerie des films de Leone». Il y a du sexe, de la violence, mais à la sauce Tarantino, décalée.

«On ne voulait pas tomber dans le voyeurisme, je pense notamment à la scène du viol. Il fallait en montrer, mais pas trop et suffisamment pour que le lecteur se range du côté de Martha Cannary», explique l’homme qui aime «bien dessiner des sales gueules».

Jacques Lamontagne a longtemps travaillé en publicité, sans jamais perdre le contact avec la BD, collaborant notamment avec Safarir. Puis est arrivée au début des années 2000 la révolution Internet. «Tout devenait possible.» Il s’occupera des dessins et de la couleur pour la série des Druides pendant huit années, tout en scénarisant ses propres séries avant de retrouver Thierry Gloris, en 2017, pour Wild West.

Le duo a pris des libertés dans son récit — tout comme Calamity Jane a bâti sa célébrité —, mais respecte dans ses grandes lignes les évènements qui ont ponctué sa vie. «Thierry a une formation d’historien, mais il avait le goût de s’affranchir un peu de ce fardeau de cette prétendue vérité. La légende de Wild Bill Hicock et de Calamity Jane a enflé au cours des années et il y a bien des choses qui restent floues.

«On s’est dit : “Pourquoi ne pas manœuvrer ces points de réalité pour construire un récit qui va embarquer le lecteur.” Ces personnes-là étaient les vedettes rock de l’époque. Calamity Jane a même monté son propre show. Il n’est pas étonnant que le mythe ait gonflé avec les années.»

Trump et Calamity

Par une de ces ironies de l’Histoire, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a favorisé l’émergence du récit sur les origines de Calamity Jane. Au début, Thierry Gloris désirait surtout évoquer le destin de Wild Bill Hicock. Mais avec la montée du lobby des armes, le mouvement #MoiAussi, «la construction du récit a changé en raison de ces nouvelles données. Sans vouloir être une BD à messages ou une BD historique, on voulait s’interroger sur la fondation des États-Unis et de ce qu’ils sont devenus. Tout en racontant une bonne histoire.»

Reste que l’époque impose toute une iconographie. Le dessinateur cinquantenaire a mené ses recherches, acheté une «vingtaine de gros bouquins illustrés» et s’est même adjoint un expert qui connaît la période «sur le bout de ses ongles».

«Je passe un temps fou à valider le côté visuel de l’époque. On sait qu’il y a beaucoup de spécialistes qui connaissent les armes, le nombre de boutons des uniformes… Je partais de zéro. Bien sûr, je savais de quoi avait l’air un cow-boy! Mais on essaie de ne pas créer d’anachronismes.»

Le bédéiste Jacques Lamontagne

Autrement dit, le duo mise sur la crédibilité tout en sachant que des erreurs peuvent se glisser dans Wild West.

Avec les nombreux westerns au cinéma et même en BD, l’imaginaire occidental se retrouve à avoir fait le plein d’images. «J’ai essayé de rendre quelque chose d’assez sale, sordide, dans le tome 1. Ma palette graphique, les éclairages — j’imaginais que les carreaux du saloon n’étaient sûrement pas trop propres à l’époque… Comme [je suis] amateur de cinéma, ça donne peut-être un petit côté spécial sur le plan visuel.»

Les lecteurs y ont trouvé leur bonheur, en tout cas. Les ventes, en Europe, ont décollé au point où Dupuis a commandé un autre diptyque qui viendra après la conclusion du premier, en janvier 2021, si tout va bien. «On est vraiment dans une période surréaliste» avec la COVID-19.

Jacques Lamontagne livrera le tome 2 avec avec Calamity Jane, mais la suite des choses est incertaine. Il scénarise et dessine aussi Shelton et Felter, tout en scénarisant une autre série de BD pour un collègue. «Je vais peut-être devoir me consacrer à un seul projet. Je réfléchis à ça et des décisions vont se prendre dans les prochains mois.»