L'artiste visuel Emmanuel Lepage et la scénariste Sophie Michel ont de nouveau uni leurs talents dans Les voyages d'Ulysse.

Heureuse qui comme Salomé a pris le large

«C'est par l'éducation qu'on fait des filles des femmes fortes et libres d'être et d'aimer qui elles veulent!» clame Sophie Michel.
Les voyages d'Ulysse, que la scénariste française cosigne avec l'illustrateur Emmanuel Lepage, s'avèrent donc ceux de Salomé, capitaine fière et assumée de L'Odysseus.
Salomé, qui a été élevée par une mère qui lui a ouvert le monde en lui transmettant sa soif d'apprendre, son goût du voyage et l'égalité des sexes en tout, dans un XIXe siècle «un brin mythique, mais malgré tout ouvert à tous les possibles».
Salomé qui fuguera, n'aura d'autre choix que de se faire avorter, avant d'apprendre à naviguer grâce à son mari, Vassilios, alors qu'elle préfère les bras de la blonde Phoïbé.
Salomé qui a d'abord pris le large comme on fuit son passé, et parcourt depuis les mers, par monts et par vaux, à la recherche d'un temps perdu pour mieux se retrouver.
«J'avais envie de mettre de l'avant un personnage féminin qui sort des postures de bombe sexuelle ou de femme manipulatrice trop souvent associées aux héroïnes en BD», soutient Sophie Michel, qui a tenu à faire de Salomé une digne héritière d'Oh les filles! (2013).
Bien que séduisante, Salomé ne joue pas à la séductrice. «Elle n'est pas nécessairement gentille, douce et maternelle non plus», prévient la scénariste, qui attendait depuis longtemps de lui donner vie.
Entre la prostitution et le mariage qui semblent être les seules options pour les femmes de son époque, le coeur de Salomé ne balance pas.
Non seulement son personnage va-t-elle chercher son salut ailleurs, mais son bonheur aussi.
«Le corps de la femme demeure un enjeu, dans nos sociétés. On tente encore de le maîtriser, que ce soit par l'interdiction d'avoir du plaisir, de se faire avorter ou d'aimer quelqu'un du même sexe. Les jeunes d'aujourd'hui, même s'ils sont moins fermés à ce sujet, ont besoin de savoir qu'il n'y a rien de mal à aimer qui on veut.»
Mais pourquoi avoir intitulé sa BD Les voyages d'Ulysse, dans ce cas?
«C'est le prénom de notre garçon, répond en riant Sophie Michel. Ulysse avait quatre ans quand Emmanuel et moi avons publié Les voyages d'Anna. Il nous a demandé d'avoir un album à son nom.»
L'adolescent de 13 ans a néanmoins dû se résigner à ce que le héros de la BD de ses parents prenne les traits... d'une femme.
«Il a compris que le lien avec lui passait par le nom du bateau, L'Odysseus, souligne sa mère. Par ailleurs, il a posé plusieurs questions par rapport à l'avortement de Salomé, etc. Nous avons eu de précieuses discussions ensemble, après qu'il ait lu l'album.»
L'Odyssée revue à deux
Au lieu d'opter pour un faux carnet de voyages comme pour celui d'Anna, le tandem (le couple est séparé mais partage toujours le rôle de parents) a vraiment voulu s'inspirer du périple d'Ulysse. Or, parce qu'il est «difficile de se heurter à L'Odyssée» ou qu'il aurait été «ridicule» de tenter de réécrire le texte d'Homère, Sophie Michel a plutôt opté pour une relecture.
Ainsi, après avoir vogué sur les flots du précédent Les voyages d'Anna, le peintre Jules Toulet montera cette fois à bord de L'Odysseus, dans l'espoir de retrouver la trace de sa muse, ladite Anna.
Les quêtes parallèles de Jules et Salomé les entraînent sur la piste d'Ammôn Kasacz, dont les tableaux s'avèrent autant de petits cailloux qui pourraient leur permettre de rentrer à bon port.
Sur le plan créatif, Sophie Michel revendique les personnages et les situations dans lesquelles elle les plonge en tant que scénariste.
De son côté, Emmanuel Lepage (Névé, Muchacho, Voyage aux îles de la Désolation...) donne libre cours à son saisissant talent d'artiste visuel, autant dans les plus petites cases que les pages remplies de ses interprétations du texte.
Profitant de la confiance de leur éditeur, Daniel Maghen, qui ne leur impose aucune limite quant au nombre de pages (Les voyages d'Ulysse en compte 272), les ex-conjoints se laissent donc eux aussi carte blanche dans leur champ de compétence respectif. Ce qui ne les empêche pas de commenter le travail de l'autre, afin que tous deux soient satisfaits du résultat final.
«Je ne critique jamais les dessins d'Emmanuel, mais il savait créer une scène d'amour entre Salomé et Phoïbé que je trouvais trop crue. Il a accepté de la retravailler, pour que je sois moi aussi à l'aise avec la planche une fois publiée.»
Car Salomé, bien que meurtrie par la perte de sa mère et par certains hommes, est devenue une femme aboutie. Et, surtout, libre de pleinement gouverner sa destinée.