Heather O'Neil

Heather O'Neil à livre ouvert

Lorsque Mademoiselle samedi soir est enfin paru dans sa traduction française, il y a quelques semaines, Le Soleil a publié une entrevue avec Heather O’Neill, joyau de notre littérature. Mais nous sommes tellement épris de son œuvre, aussi pétillante, délicieuse et charmante qu’elle en personne, que son passage au Salon du livre de Québec devenait une belle occasion pour converser à propos de son rapport salvateur à la littérature. Discussion à livre ouvert, en français, avec son accent charmant en prime.

Q Quand, où et comment est venue la certitude que vous alliez devenir une écrivaine?

R Mon espoir est né en 5e année quand j’ai gagné un prix avec un conte, qui a été publié dans une revue pour les enfants. Je me suis dit : «je vais suivre cette route-là.» (rires) J’étais certaine que c’était le boulot que je voulais. Mon père aussi. On était tellement ravi. Mon père a quitté l’école en 3e année, il ne savait ni lire ni écrire. Comme j’avais ce talent, c’était comme de la magie pour lui. Après le concours et avoir démontré mon aptitude, on a décidé ensemble que je deviendrais écrivaine. C’était quelque chose que je faisais naturellement. Je tenais un journal depuis que j’avais sept ans.

Q Et un peu plus tard?

R (rires) Après l’université, j’ai décidé d’embrasser la vie d’écrivaine et d’écrire tous les jours. J’allais sur le boulevard Saint-Laurent, dans les cafés, lire en public. À cet âge-là, on prend tout ce qu’on fait sérieusement, je me considérais déjà comme une grande écrivaine (rires).

Q Pour exprimer quoi?

R Dans ces lectures publiques, j’ai constaté que je touchais plus les gens quand je parlais de mon enfance, de ce qui était autobiographique. C’était déjà une sorte de jeu entre eux et moi. J’avais toujours eu honte de la vie avec mon père, son côté criminel, toujours sans emploi, notre appartement plein de déchets… Je n’arrivais pas à en exprimer l’indignité. Mais dès que j’ai commencé à écrire, j’ai trouvé une façon de vaincre ma peur, d’être honnête et de me délivrer de cette honte. Avant, j’étais toujours névrosée. En écrivant, c’est comme si j’étais à ma place. C’était plus la réalité pour moi que la vraie vie. En mettant les mots sur les pages, c’est comme si j’existais pour la première fois.

Q Outre les éléments autobiographiques, quelles sont vos sources d’inspiration?

R La vie urbaine. Plusieurs écrivaines comme Jean Rhys, Marguerite Duras… Les films de la Nouvelle Vague. J’ai toujours aimé les femmes dans ces films [français des années 1960]. Mes personnages féminins sont un peu influencés par elles. J’aime les illustrations d’enfants dans des situations d’horreur. Je ne sais pas pourquoi. Aussi la mode — je ne sais pas pourquoi. Pourquoi je dis la vérité? (grand éclat de rire)

Q Parlant de Nouvelle Vague, vos récits sont très cinématographiques. Aimeriez-vous qu’on adapte un de vos romans en film? Et si oui, par qui?

R À l’instant, Hôtel Lonely Hearts (2017) est adapté pour une série télévisée. J’ai beaucoup aimé ça parce que dans mes romans, il y a trop de matière pour un seul film. J’étais très excité par l’idée. Si je pouvais choisir, Lynne Ramsay serait très bonne pour mon premier roman Lullabies for Little Criminals (2006). Qui d’autre… Ce serait intéressant si Yorgos Lanthimos adaptait Hôtel Lonely Hearts. J’aime son aspect théâtral, un peu comme Eugene Ionesco, une grande influence pour moi, le théâtre absurde comme Beckett. Ces écrivains utilisaient la langue de façon un peu débile, mais en exprimant des idées super philosophiques. Et pour Mademoiselle samedi soir, j’aimerais un Québécois comme Jean-Marc Vallée ou Xavier Dolan, qui connaissent l’esprit montréalais.

Q Tu as un statut particulier d’Anglo-Montréalaise. Comment se sent-on en 2019?

R C’est toujours une situation particulière, en effet. Je ressens toujours une certaine honte d’être anglophone. Comme si je n’appartenais pas tout à fait à la culture québécoise. Je suis un peu gênée de parler en anglais, d’avoir un accent en français. Mais j’ai grandi comme ça. Ça fait partie de mon identité. Je ne pourrais jamais quitter Montréal.

Q Tu écris en anglais. Mais est-ce que tu as eu la tentation d’écrire en français? Ou est-ce déjà fait?

R Oui, j’ai écrit un petit essai radiophonique. C’était un défi qu’ils m’ont donné. Mais ce serait intéressant d’écrire en français. J’aimerais écrire un roman en français avec plein de fautes d’orthographe pis toute ça. Et je les laisserais dans mon livre. Corrigées un peu pour que ça n’ait pas l’air idiot. Pour que ça ressemble à ma voix, comment je parle en français.

Q Je reviens sur la question de l’aspect autobiographique. Dans tes deux derniers romans, il y a deux personnages féminins très forts. Ce sont des alter ego?

R Oui, un peu. Avec Rose [dans Hôtel Lonely Hearts], c’est la jeune fille que j’aurais voulu être. En vrai, j’étais plus comme Nouschka [dans Mademoiselle samedi soir]. Chaque fois que je crée un personnage féminin, je pense que c’est moi. Même si elles ne se ressemblent pas. Quand les gens me demandent si c’est autobiographique, je dis toujours oui même si ce n’est pas moi. 

Q Est-ce que tu es en train d’écrire une autre part de toi?

R (rires) Je viens de terminer un autre roman. C’est une transposition de la Révolution française. Les personnages historiques comme Robespierre, le marquis de Sade, etc., sont des jeunes filles à Montréal...

Heather O’Neill sera au Salon du livre de Québec samedi de 11h à 12h et de 15h à 16h ains que dimanche, de 13h à 14h.