Le philosophe George Steiner

George Steiner, le philosophe corrosif, est mort

PARIS — Il pouvait parler de Kafka, Homère, Dostoïevski, de la Shoah ou de la pornographie avec la même fougue, sans jamais être superficiel. Le philosophe George Steiner mort lundi à Cambridge (Grande-Bretagne) à l’âge de 90 ans était un «honnête homme», élégant , érudit et subtil.

Grande voix du XXsiècle, l’essayiste était né à Paris en 1929 de parents juifs viennois. Pour échapper au nazisme, il avait rejoint avec ses parents les États-Unis en 1940 où il a acquis la nationalité américaine (tout en gardant sa citoyenneté française).

Élève au lycée français de New York puis, plus tard, enseignant à Genève, Princeton, Yale et Cambridge, polyglotte, grand lecteur (il fut longtemps le critique littéraire du New Yorker), George Steiner n’avait qu’une croyance : celle du verbe.

«J’aimerais que le souvenir qu’on garde de moi soit celui d’un maître à lire», aimait-il dire, ajoutant qu’il souhaitait être reconnu comme «quelqu’un qui a passé sa vie à lire avec d’autres».

Sa culture était encyclopédique. Penser, expliquait-il, c’est dialoguer avec d’autres langues, d’autres cultures. Le don des langues dont il était doté lui avait donné la jubilation de communiquer au lecteur le savoir le plus érudit.

Vingtaines d’ouvrages

Il fut l’homme aussi bien de l’essai, du récit, de la critique que du roman. Il aura publié plus d’une vingtaine d’ouvrages allant de la Grèce antique aux grands romans russes, de Shakespeare à l’abîme de la Shoah.

Depuis 1994, il vivait retiré dans sa maison de Cambridge.

Dans un de ces derniers entretiens, publié par le quotidien italien Corriere della Sera en avril 2019, il avouait : «Je ressens la fatigue des années et beaucoup de mes amis sont partis. Mais les souvenirs me gardent en vie.»

Il se disait préoccupé par la montée de la xénophobie sur le continent européen. «La haine pour l’étranger, la chasse aux juifs, les excuses de l’autodéfense et les armes sont les signes dangereux d’une terrible régression, prélude à la violence», s’inquiétait-il.

Dans un livre d’entretiens avec Laure Adler, La passion de l’absolu, ce cosmopolite, haïssant passeport et drapeaux, soulignait : «On peut être chez soi partout. Donnez-moi une table de travail et ce sera ma patrie.»

«Anarchiste platonicien»

Lucide et volontiers ironique, George Steiner agaçait aussi parfois notamment en France. D’aucuns lui ont reproché sa défense de l’œuvre de Céline et plus encore de Lucien Rebatet, auteur du pamphlet antisémite Les décombres.

Interrogé sur Rebatet, il répondait : «C’était évidemment un salaud et j’ai peut-être surestimé son œuvre. Mais je tiens toujours son roman écrit en prison, Les deux étendards, pour un grand livre. Il n’y a rien à y faire. La grande littérature est souvent de droite. Et je continue de préférer Céline à Aragon...»

Taxé parfois d’élitiste, jusqu’au bout il est resté caustique, pas dupe et doté d’un humour pince sans rire. Il se définissait comme «un anarchiste platonicien».

Dans un entretien, accordé en français au journal Le Monde en 2013, il racontait : «Maintenant que je suis tout près de ma fin, je m’agrippe à une boutade que je trouve d’une profondeur époustouflante. Elle vient des cercles yiddish de Brooklyn : “Est-ce qu’il y a un dieu? — Bien sûr, mais pas encore”. Ce “pas encore” m’apporte une certaine force intérieure.»