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Arrêter d’écrire, dit Gaëtan Brulotte, c’est arrêter de respirer. C’est mettre un pied dans la tombe et attendre que tout se termine.»
Arrêter d’écrire, dit Gaëtan Brulotte, c’est arrêter de respirer. C’est mettre un pied dans la tombe et attendre que tout se termine.»

Gaëtan Brulotte: écrire pour respirer

Léa Harvey
Léa Harvey
Le Soleil
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Originaire de Lévis, Gaëtan Brulotte voyage un peu partout à travers le monde depuis plus de 40 ans afin de réaliser ses fonctions d’auteur, de critique et de chercheur. Le Soleil s’est entretenu avec l’homme de lettres dans le cadre de la parution de son carnet d’écrivain Nulle part qu’en haut désir. Au menu : la littérature. Celle qu’il crée, remet en question, enseigne et adore depuis toujours.

Q Dès le début de votre ouvrage, vous vous décrivez comme un «écriveur», en faisant référence au «rêveur définitif» du poète André Breton. Pourquoi ne pas tout simplement user du terme «écrivain»? 

R Pour le désacraliser en quelque sorte. Le mot «écrivain» devient parfois un peu pompeux, surtout dans l’histoire des lettres. Il a un lourd passé. Au début, j’utilisais «écriveur» dans tout le manuscrit et les gens à qui je l’ai fait lire m’ont dit «Oh, mon Dieu! Ça suffit. Vaut mieux revenir à la formule que tout le monde connaît» (rires).

Je ne voulais pas être original à tout prix, mais je trouve que la façon dont on évoque les métiers et les choses est importante. La langue est puissante et elle charrie avec elle beaucoup de signification. […] 

Je pense qu’il est un peu gênant de se nommer soi-même écrivain. Même s’il est vrai que le terme est passé dans l’usage courant. Pour moi, l’écrivain est celui qui fait des mots une utilisation artistique. Si je [modifiais le sens], je dirais qu’il s’agit de quelqu’un qui essaie de trouver une façon de faire du style, sans être dans la distinction, le privilège ou le reflet d’une certaine classe sociale. […]

Q Cette idée que la littérature est liée à tous les humains revient souvent dans votre carnet. Selon vous, elle a une «vocation citoyenne». Qu’entendez-vous par là? 

R Il y a une vocation profondément humaniste à la littérature. En tout cas, moi, j’y crois. Je ne suis pas trop dans la veine de «l’art pour l’art». Dans mes textes, j’essaie d’avoir toujours un message. 

J’écris notamment sur les marginaux, les laissés-pour-compte. J’en ai croisé beaucoup dans ma vie et ce sont des gens qui m’intéressent. On m’a d’ailleurs déjà reproché d’en faire souvent ma thématique. Mais bon, sans en faire une spécialité, je veux m’y arrêter parce que je me demande comment l’humanité a pu en arriver là. J’essaie donc de partager cet étonnement, ce désarroi avec mes lecteurs. Sans être misérabiliste. […] 

Q On vous connaît en tant que romancier, mais aussi comme nouvelliste, un genre que vous embrassez «de façon engagée». Qu’est-ce que les formes brèves vous permettent d’aborder de plus qu’un autre type d’ouvrage?

R J’essaie, de mon côté, de dire le monde dans lequel on vit de façons différentes, d’explorer de nouvelles avenues formelles. Parfois, ces aspects «expérience» sont difficiles à réunir au sein d’une œuvre plus longue. Mais bon, je n’ai pas renoncé au roman pour autant. Il m’intéresse toujours! J’en ai dans mes tiroirs. Je les sortirai si j’ai le temps et l’énergie pour le faire. 

Il faut dire que la nouvelle est aussi pratique quand on a une vie active. Parce que je ne fais pas qu’écrire. J’ai enseigné, j’ai donné des conférences à travers le monde. Les quarante dernières années n’ont pas été de tout repos. 

Q Même après quatre décennies de carrière, un rayonnement international et une quinzaine de récompenses, vous vous plaisez à repenser la littérature et ses nouvelles branches émergentes. Qu’est-ce qui vous pousse, encore aujourd’hui, à creuser ce domaine?

R (rires) Arrêtez! Vous allez m’encourager à prendre ma retraite!

Non, mais c’est tout simplement un besoin profond. Le sens de ma vie, ça a toujours été ça. Arrêter d’écrire, pour moi, c’est arrêter de respirer. C’est mettre un pied dans la tombe et attendre que tout se termine. 

Dès l’adolescence, j’ai rédigé un roman, avec des amis de l’école normale, sur mon voyage en Ontario, comme jeune employé d’une coopérative agricole. À l’époque, on ne pouvait pas travailler légalement au Québec à l’âge de 16 ans. J’y suis donc allé pour expérimenter la vie et gagner un peu d’argent pour mes études. Mes parents n’avaient pas un sou à me donner. Il fallait que je me débrouille.

Nous avions d’ailleurs soumis le livre à un prix et à un éditeur qui, je crois, n’avait jamais pris la peine de nous répondre. (rires) Donc oui, créer et témoigner de mon expérience du monde est un besoin vital pour moi, et ce, depuis très longtemps.

Q Terminons avec une question qui se tourne vers l’avenir puisque vous semblez inquiet quant à celui de la littérature. Selon vous, les écrivains sont «en voie de disparition». Le pensez-vous réellement?

R Tout dépendra de la dynamique éditoriale entre les maisons d’édition et les lecteurs. Surtout si ces derniers lisent de moins en moins. Je ne sais pas si c’est vrai ou pas, mais en tout cas, il m’est extrêmement difficile de faire lire à mes étudiants, aux États-Unis, un roman complet. C’est dix pages maximum. Trente en une semaine? Oh là, là, c’est beaucoup trop. 

Cette réaction est inquiétante pour un écrivain — et pour un professeur aussi. 

Si mon expérience est un reflet de ce qui se passe dans le monde, on a un fichu de problème. Les éditeurs ne voudront plus publier s’ils ne vendent pas. C’est une question de marché. Et pour qu’ils vendent, il doit y avoir des lecteurs. Les vieux et les seniors, ils vont mourir à un moment donné. S’il n’y a pas de générations pour les remplacer, qu’est-ce qu’on fait?