La pièce Ines Pérée et Inat Tendu a été montée et jouée au studio d'Essai de la cooperative Méduse en 2010.

Frédéric Dubois: «Un phare dans mon parcours»

Depuis 20 ans qu'il monte des textes de Réjean Ducharme, Frédéric Dubois ne lui a jamais parlé de vive voix. L'homme de théâtre avait néanmoins l'impression de perdre un ami, mardi.
«C'est un phare dans mon parcours, évoque-t-il. Très, très tôt, on a monté Le Cid maghané. Et j'avais même fait mes auditions pour entrer à l'école avec Ines Pérée et Inat Tendu. J'ai fait toutes ses pièces sauf une, j'ai monté un collage de textes et la première adaptation de Dévadé...»
Le metteur en scène, désormais directeur artistique de l'École nationale de théâtre, n'a jamais eu de contact direct avec le secret écrivain. Comme la plupart des artistes qui souhaitaient se frotter à son oeuvre, Dubois discutait plutôt avec la compagne de Ducharme, Claire Richard, décédée l'an dernier.
«Tout ce que j'ai, c'est une lettre signée de Réjean Ducharme, raconte-t-il. Quand on avait demandé les droits pour Le Cid maghané, au début, il avait refusé. Je lui avais écrit une grande lettre pour lui dire pourquoi je voulais faire ce projet. Il m'avait retourné ma lettre en écrivant dans le bas : "J'accepte. Réjean". Ce qui est drôle, c'est qu'il m'avait renvoyé ma propre lettre. Elle était pliée toute croche, il y avait du café dessus. Des fois, je me demande s'il ne faisait pas exprès...»
Plus tard, quand Marie-Thérèse Fortin, alors directrice du Trident, a voulu monter Ha ha! ..., Réjean Ducharme s'est semble-t-il laissé convaincre par le fait que la mise en scène serait assurée par «le p'tit» qui avait fait Le Cid maghané, raconte en riant le principal intéressé. Une permission qui est toujours venue avec une carte blanche pour Frédéric Dubois. 
Clause rayée
«Quand on a adapté Les bons débarras, l'année dernière, on avait écrit sur le contrat que la dernière version pour le théâtre lui serait envoyée pour approbation. Quand il a retourné le contrat, il avait barré cette clause-là», relate le metteur en scène, qui n'en a certainement pas fini avec les oeuvres de Réjean Ducharme. 
«Il a magnifié notre langue, tranche-t-il. Notre langue, avec laquelle on se sent parfois un peu inférieur, lui, il a élevé tout ça. Il en a fait de la poésie. Il l'a fait rimer, il l'a virée de bord. On dirait qu'il nous a validés. La force de son écriture, c'est qu'avec les mots les plus simples, il a nommé les choses les plus grandes, les plus complexes. Ce qu'il magnifie, c'est la douleur du quotidien. C'est la difficulté d'être ordinaire. Et qui veut être ordinaire?»
Charlotte Laurier pleure son père spirituel
Marie Tifo et Charlotte Laurier, alors âgée de 12 ans, dans une scène des <i>Bons débarras</i> réalisé par Francis Mankiewicz en 1980.
Réjean Ducharme a signé le scénario de deux films, dont celui des Bons débarras, qui mettait en scène une comédienne alors à ses débuts : Charlotte Laurier. Le long métrage réalisé par Francis Mankiewicz, paru en 1980, est devenu une oeuvre phare du septième art québécois et reste, selon Laurier, le plus grand film dans lequel elle a joué.
L'actrice n'avait que 12 ans lorsqu'elle a campé la jeune Manon, qui cherche de toutes les manières possibles l'amour exclusif de sa mère. Charlotte Laurier a donné un visage aux mots de Ducharme avec une remarquable adresse auprès des Marie Tifo, Germain Houde et Gilbert Sicotte, incarnant pleinement la confrontation entre le monde de l'enfance et celui des adultes, propre à l'écrivain.
Jointe par l'entremise de Facebook, Charlote Laurier a confié être sous le choc en apprenant la disparition de Réjean Ducharme.
«Ducharme c'est mon père spirituel, a-t-elle écrit. Il m'a donné la parole et la colère pour me défendre toute jeune déjà. C'est rare un rôle qui marque à ce point. C'est comme s'il avait joué avec mon ADN. Après toutes ces années, je me suis construite et la chose la plus belle c'est de se sortir de cette colère.
Heureusement j'ai rencontré Claire sa compagne qui m'avait dit des mots tendres de la part de Réjean.
Les Bons débarras reste le plus grand film dans lequel j'ai joué et cette intensité je l'ai toujours recherchée dans le jeu.»  Nicolas Houle
Un écorché vif visible, mais inaccessible
L'écrivain et comédien Robert Lalonde fait partie de ceux qui ont beaucoup fréquenté l'oeuvre de Réjean Ducharme sans avoir eu la chance de témoigner leur admiration au défunt. Pourtant, ce n'est pas faute d'avoir vu ou même donné rendez-vous à cet artiste qui avait choisi de vivre dans l'ombre.
«Il habitait mon quartier [à Montréal], a confié Robert Lalonde au Soleil. Il m'arrivait souvent de le croiser sur la rue. Il savait qui j'étais, je savais qui il était. Il traversait le trottoir avant d'arriver face à moi, je me retournais et il mettait une main sur sa tête. Il m'envoyait une sorte de bye bye l'air de dire «je sais qui tu es, je te salue, mais on va en rester là».»
Aux yeux de Lalonde, Ducharme était un écorché vif et non quelqu'un qui jouait les misanthropes. Il le voyait comme une personne ayant du mal à enter en communication avec les autres, sauf certains qui, justement, sont devenus des personnages-clés dans ses écrits.
«Je le surprenais souvent en relation avec des enfants, dans les cours d'école ou avec des itinérants ou avec des prostitués; des gens avec qui il avait des conversations, en sachant fort bien que ces gens ne le connaissaient pas, et auprès desquels il prenait de l'inspiration pour son travail d'écriture.»
À titre de comédien, Robert Lalonde a joué Ducharme, notamment dans Ha ha! ..., au Théâtre du Nouveau Monde. Il s'est alors appliqué à s'approprier un texte sans avoir la lumière ou les directives de cet auteur, qui disait aux gens de théâtre de faire «comme s'il était mort». D'autre part, quand Lalonde s'est exprimé en tant qu'écrivain, Ducharme a été non seulement une inspiration, mais une incitation à se dépasser. 
«Il m'a d'abord totalement ligoté. Je me souviens très bien quand j'ai lu L'Hiver de force, je travaillais déjà sur un manuscrit que j'ai rangé dans le tiroir. Je me suis dit «écoute, t'as des croûtes à manger pour traiter d'un sujet à peu près équivalent. T'es mieux de prendre du métier avant d'oser essayer d'accoter un truc pareil» ».
Moment capital
Lalonde souligne que Ducharme est arrivé à un moment capital dans l'histoire de la littérature québécoise. Il salue le risque que l'auteur de L'Avalée des avalés a su prendre en développant son propre langage et, du même coup, en donnant la permission à d'autres générations d'auteurs d'ici d'en faire autant.
«On ne sait jamais, quand on écrit au Québec, dans quelle langue écrire. On dirait que Ducharme nous a dit qu'on peut à la fois écrire en français, manier cette langue admirablement et en même temps écrire avec la langue qu'on parle, ce qui a fait le charme et l'envoûtement de son oeuvre. C'est quelqu'un qui a une connaissance magistrale de la langue française et en même temps, il tricote un québécois là-dedans, ce qui a donné une oeuvre admirable.»  Nicolas Houle
Un poème de Charlebois
Robert Charlebois a travaillé étroitement avec Réjean Ducharme dans les années 70, au point où les deux hommes ont cosigné presque entièrement l'album Solide, lancé en 1979. Si Ducharme a estimé, au début de la décennie suivante, avoir fait le tour du jardin, leurs créations ont résisté à l'épreuve du temps, qu'il s'agisse de Mon pays, du Violent seul (chu tanné), de J'veux d'l'amour, de Dix ans ou, encore, de J't'haïs. Bouleversé à l'annonce de la mort de son ami, Charlebois n'a pas voulu accorder d'entrevue, mais a publié un poème dans sa page Facebook s'achevant, justement, sur une formule de politesse qui porte le titre d'une chanson écrite avec le défunt :
Le silence est d'or
Dors Réjean, dors
Depuis qu't'a plume s'est envolée
On n'a plus mots à piétiner
dans l'Avalée des avalés
Ta plume d'argent
va continuer à réchauffer
l'Hiver de force des Enfantômes.
Tendresse et amitié
Robert