L'auteur François Gravel

Franchir le désert affectif

Quand on pense à François Gravel, on pense beaucoup à ses livres jeunesse, mais aussi à ses titres pour adultes où l’humour n’est jamais bien loin. Or, avec «La petite fille en haut de l’escalier» (Québec Amérique), l’auteur surprend avec un tout premier récit, hautement personnel, sur sa mère. Quelque chose comme un règlement de comptes doux-amer, avec une femme qui a été laissée en haut de l’escalier, à quatre ans, par son parrain curé, qui l’a recueillie à la mort de sa mère. Et qui a son tour a toujours laissé ses enfants en haut de l’escalier, à distance, dans une incommunicabilité profonde. Une enfance sans drame, mais sans amour, qui a laissé des traces chez l’auteur et sa famille. Retour sur une démarche sincère, sans misérabilisme, qui se veut aussi le portrait d’une certaine époque.

Q La petite fille en haut de l’escalier détonne dans votre œuvre. J’ai l’impression que c’est un livre très différent pour vous, n’est-ce pas?

R C’est très différent et très personnel comme livre, c’est la première fois que je me risque à faire ça. J’ai écrit une centaine de livres de fiction, mais ça faisait très longtemps que je me disais que je parlerais de ma mère un jour, parce que c’est un personnage assez extraordinaire, mais je ne me donnais pas le droit de le faire tant qu’elle était vivante. Elle est morte à 100 ans, et je me suis senti libéré de cette promesse-là. Je me suis mis à faire ce livre avec l’aide de mes frères et de mes sœurs. Ça leur a fait et ça m’a fait à moi, surtout, un grand bien.

Q Vous dites que c’est un projet que vous portiez depuis longtemps?

J’allais voir ma mère chaque semaine dans son CHSLD, ce qui est une expérience que plusieurs personnes vivent. C’est assez triste de voir sa mère comme ça. Ça m’a donné l’occasion d’analyser mes sentiments à son endroit et de revisiter le passé. Depuis que le livre est sorti, il y a quelques semaines, j’ai eu beaucoup de commentaires de ma famille, mais aussi de gens que je ne connais pas du tout. Je me rends compte que c’est un modèle de mère que beaucoup de gens ont eu. Des mères qui n’ont pas reçu beaucoup d’affection quand elles étaient jeunes pour toutes sortes de raisons et qui n’en ont pas donné beaucoup non plus. Je pense que c’est aussi un livre féministe, au sens où on voit la condition des femmes de cette époque-là. Ma mère n’avait pas de droit de vote, de faire de chèque! Ces femmes-là étaient souvent frustrées, à juste titre, et cette frustration-là se répercutait sur leurs enfants d’une certaine façon. Ça, c’est moins drôle.

Q Évidemment, ça a laissé des marques chez vous. La dernière phrase de votre livre, «Personne ne devrait se sentir obligé d’aimer sa mère», aurait pu être la première aussi?

Toutes les années où j’ai pensé à ce livre-là, c’était la première phrase du livre. C’est une phrase dure : personne n’est obligé d’aimer sa mère. Mais c’est une phrase qui résume bien le livre. Quand on estime qu’on n’a pas eu l’amour auquel on avait droit, c’est dur d’en donner en retour. Mais ça n’empêche pas le respect et même l’admiration pour certaines choses qu’elle a faites.

Q Effectivement, tout n’est pas noir, dans ce livre. On sent aussi une forme de respect, de compréhension en regard de ce qu’elle a vécu dans son enfance, dans les presbytères où elle a grandi dans le confort, mais sans véritable parent aimant.

Oui. Mais on peut comprendre quelqu’un, sans l’aimer nécessairement. J’essaie de ne pas porter de jugement. Ça parle surtout de mes sentiments et mes émotions par rapport à ça. Je me donne le droit d’en parler parce que ça m’appartient, ce sentiment-là. Mais je ne la condamne pas. Dans le fond c’est une livre assez triste qui parle du manque de communication. Il n’y a pas moyen de communiquer avec une personne comme ça.

Q Parce que l’on comprend que malgré tout, vous et votre famille avez toujours été très présents pour elle. Ce n’est pas un rejet complet.

Pas du tout! Il y a eu des familles qui ont été beaucoup plus malheureuses. Il n’y a pas eu de drame dans cette famille-là, pas d’inceste, de viol. Juste un désert affectif. C’est une de mes tantes qui a utilisé cette expression. Je l’ai reprise. C’est ce que ma mère a reçu et c’est ce qu’elle a fait vivre à ses enfants. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre, mais c’est ce qui a fait de moi un enragé de la communication. J’ai été prof pendant 30 ans, je voulais communiquer quelque chose, parler. J’ai écrit beaucoup de livres aussi, c’était une façon pour moi de dire «Je suis là».

Q D’avoir eu des commentaires du public, qui vous disent qu’ils ont vécu ce genre de relation avec leur mère, ça vous confirme dans votre démarche?

C’est un soulagement. J’avais peur des réactions de certaines personnes, entre autres des petits-enfants. Ç’a été une très bonne grand-mère, cette femme-là! J’avais peur qu’ils réagissent difficilement, qu’ils voient ça comme une critique. Mais non, ils ont bien compris. Tous les commentaires de ma famille allaient dans le même sens.

Q C’est intéressant, parce qu’en lisant la réédition de Klonk, le premier tome d’une de vos séries jeunesse les plus populaires, qui vient tout juste de paraître, on voit la description d’une famille qui ressemble beaucoup à celle que vous faites de la vôtre dans La petite fille en haut de l’escalier.

Oui, c’est le même gars qui écrit des livres pour enfants et pour adultes! La seule différence, c’est le vocabulaire selon le public. Pour faire une blague, je dis souvent aux enfants du primaire que les livres pour adultes sont plus longs parce que ça ne comprend pas vite, des adultes! Il y a une part de vrai là-dedans, les enfants ont tellement d’imagination qu’ils comprennent vite, on peut dire la même chose en moins de mots. La famille que je décris au début de Klonk, ça ressemble beaucoup à la famille où je suis né. Les rôles étaient tellement stéréotypés à l’époque. Les gens avaient des devoirs. Ce que les hommes et les femmes faisaient était codé. Le monde de Klonk, c’était comme ça. La lecture devenait une évasion dans ce monde-là. Et c’est le rôle que la littérature a joué pour moi quand j’étais petit. Je pouvais quitter un monde en noir et blanc triste pour un monde en couleurs. Ç’a été pour moi libérateur.

Q Klonk explique un peu comment vous avez passé à travers le «désert affectif» de votre enfance?

R Oui, c’est vrai, un peu. Ç’a été une des choses qui m’ont beaucoup aidé.

Q Vous racontez vous être rendu compte que dans vos livres, il n’y a presque pas de personnages de mères, et quand il y en a, ils ne sont pas très positifs. Maintenant que ce livre-là est fait, pensez-vous que les personnages de mères seront différents dans vos livres?

C’est une bonne question. Ça me fait sourire, parce que je viens tout juste de finir un livre pour enfants, et pour la première fois, j’ai un personnage de mère qui est intéressant. Je ne me rendais pas compte dans mes premiers romans que je reproduisais toujours ce type de couple là dans mes premiers romans. Les pères étaient des doux rêveurs et les mères avait la couenne dure, avaient de la pogne. C’était ce que j’avais toujours connu! Ça m’a pris du temps avant de reconnaître que tous les personnages de mère ressemblaient beaucoup à la mienne. Maintenant que j’ai fait ce livre-là, je peux me permettre de m’en libérer. C’est fou, hein? […] Ce qui est bien aussi avec la vie d’écrivain, c’est qu’on a beau faire 250 romans, on découvre toujours des choses sur soi. La fiction nous permet de nous donner des vies supplémentaires, de voir ce qu’on aurait pu être.

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LE GARÇON QUI VOULAIT ÊTRE ELVIS

«L’enfance, on ne s’en sort jamais vraiment...» La citation est de François Gravel. Il parlait alors de son enfance, celle qu’il aborde dans La petite fille en haut de l’escalier, dans Klonk, et dans bien d’autres livres. Le prolifique auteur de 66 ans aime bien se replonger dans l’ambiance des années 60, qui l’ont vu grandir. C’est ce qu’il fait aussi avec un nouvel album qui vient de paraître aux 400 coups, Elvis Tremblay. On y raconte l’histoire d’Elphège Tremblay, qui aimerait que toutes les filles soient folles de lui. Sauf qu’elles préfèrent de loin Elvis Presley! D’où l’idée d’Elphège d’imiter le King... Est-ce que ce sera suffisant pour trouver l’amour? C’est à découvrir, tout comme les illustrations de l’artiste français Jean-Baptiste Drouot.