Pour l'historienne Russel-Aurore Bouchard, le livre La Piste des Larmes montre à quel point nous étions présents partout en Amérique du Nord, et nous redonne notre juste place dans l'histoire de ce continent.

Eugène Roy sur La piste des Larmes

Un homme originaire de Québec, dont la veuve et les enfants ont migré à Roberval à la fin du XIXe siècle, a participé au génocide des Indiens des Grandes Plaines, l'un des épisodes les plus sordides de l'histoire des États-Unis. Membre d'une milice d'État, puis des Dragons et de la cavalerie, Eugène Roy a servi sous les drapeaux de 1846 à 1861. Il a également tenu un journal pendant les trois dernières années de cet engagement singulier, lequel est publié pour la première fois dans un livre intitulé La Piste des Larmes.
Cet ouvrage copieux, comme en font foi ses 530 pages, porte la griffe de Russel-Aurore Bouchard. Lancé samedi au Centre d'histoire et d'archéologie de la Métabetchouane, il comprend un survol du contexte historique dans lequel a évolué le Canadien français, ainsi que des éléments biographiques. L'essentiel du texte, cependant, est formé de ses mots à lui. Ils constituent un témoignage unique, précieux parce qu'il décrit la réalité sans fard. Un diamant noir dont le manuscrit repose à la Société historique du Saguenay depuis 1937.
«C'est un texte extraordinaire, sans filtre, qui nous fait entrer dans la légende du Far-West, dans l'univers de la Frontière. On assiste au plus grand génocide de l'histoire de l'Humanité, alors que des millions d'Indiens ont été massacrés de façon méthodique afin qu'on puisse céder leurs terres à des Blancs. La Piste des Larmes est un sentier qui partait de Fort Smith et se rendait jusqu'à Santa Fe. On y a créé des réserves qui, en fait, étaient des mouroirs. Les gens étaient abandonnés en plein désert. Plusieurs souffraient de la dysenterie», a décrit Russel-Aurore Bouchard, mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès.
Le point de départ de ce déversement de haine fut l'adoption de l'Indian Removal Act en 1830, sous la présidence d'Andrew Jackson. «Cette loi proclamait que les Indiens pacifiés à l'est du Mississippi devaient être relocalisés à l'ouest, explique l'auteure de La Piste des Larmes. Leur arrivée a causé des troubles avec les Indiens qui étaient déjà là, puis avec les colons qui ont décidé de s'établir dans cette section du pays.» Suivant la même logique, le gouvernement a cautionné le massacre des troupeaux de bisons dont se nourrissaient les Indiens. Cet animal emblématique a ainsi frôlé l'extinction.
«La chasse aux Indiens»
Dans son journal, Eugène Roy aborde avec candeur les événements dont il a été témoin. Il arrive même que son bilan des sorties effectuées par les soldats contredise la version concoctée par ses supérieurs. Ceux-ci sous-estiment fréquemment le nombre de morts chez les Indiens et gardent sous le boisseau le fait que des femmes et des enfants ont été liquidés par les troupes de l'Oncle Sam. Ce qui est tout aussi apparent, c'est que le regard du Canadien-français est différent de celui des Américains.
«Un matin, il a écrit : "On est partis à la chasse aux Indiens". C'est un bon soldat, un homme qui voit clair, tout en étant nourri des préjugés de son temps, énonce Russel-Aurore Bouchard. D'un autre côté, on sent une certaine empathie chez lui. À Fort Smith, il plaint les Indiens de la Floride qu'on oblige à camper dans un cimetière. Après une bataille, en voyant une poupée avec laquelle jouent des enfants, il se dit que ces Indiens sont pareils aux petits qui vivent dans son pays.»
En revanche, c'est d'un oeil sévère que le militaire toise ses frères d'armes. Il en parle comme de brutes avinées, de la lie de la société. «Plusieurs d'entre eux sont des immigrants originaires de l'Allemagne et de l'Irlande, des gens qui n'ont aucune instruction et aucune allure à ses yeux», résume l'historienne. Ce n'est pas pour rien qu'au sein de l'armée, son comportement est celui d'un solitaire. Dès qu'il a du temps, son premier réflexe est de mettre le nez dans ses livres. Sa vie est remarquablement compartimentée.
Une autre source de joie pour Eugène Roy, outre la lecture, tient à ses rencontres avec des francophones croisés au fil de ses missions. Elles tissent une trame narrative à laquelle Russel-Aurore Bouchard attache une grande importance, puisque la contribution de ces pionniers est tombée dans l'angle mort de notre mémoire collective. «Le livre montre à quel point nous étions présents partout en Amérique du Nord, fait-elle remarquer. Il nous redonne notre juste place dans l'histoire de ce continent.»