Dans «L’ordre du jour», prix Goncourt 2017, Éric Vuillard s’attarde notamment à la contribution des hommes d’affaires allemands aux plans d’expansion du régime nazi.

Éric Vuillard: un livre sur les patrons qui aimaient les nazis

Le 20 février 1933, une vingtaine de puissants chefs d’entreprise allemands sont réunis dans le palais du président du Reichstag pour une rencontre avec Adolf Hitler et Hermann Goering. Le régime nazi a besoin d’argent pour financer les élections législatives qui approchent. «Vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’enfer», écrit Éric Vuillard, dans «L’ordre du jour».

Contre toute attente, cet ouvrage peu volumineux (seulement 150 pages) s’est imposé au fil d’arrivée, l’an dernier, comme récipiendaire du prestigieux prix Goncourt.

Davantage récit que roman, L’ordre du jour s’appuie sur des faits véridiques, recueillis au fil de longues années de recherches, pour décrire dans un premier temps, la «compromission inouïe» des patrons allemands aux demandes nazies, en retour de juteux avantages, mais aussi l’invasion de l’Autriche par le Troisième Reich, l’Anschluss, une opération qui s’est déroulée dans une parfaite improvisation, en mars 1938.

Éric Vuillard était de passage à Québec cette semaine, première étape d’une tournée nord-américaine qui découle de la traduction anglaise de son livre, son neuvième en carrière. En ce petit matin, rue d’Auteuil, l’auteur de 50 ans s’explique sur la décision de faire appel à la réalité des faits plutôt qu’à la fiction.

«Dans une période comme la nôtre, où les inégalités sont très fortes et les pouvoirs économiques ont tendance à se concentrer, la littérature demande davantage de réalité, car la fiction déraille un peu.»

C’est à la relecture des mémoires de Churchill que le Lyonnais d’origine, maintenant installé à Rennes, a eu l’étincelle pour la genèse de son bouquin. «Un tas de détails, à première vue anecdotiques, qui n’avaient pas retenu mon attention la première fois, me sont apparus troublants.» Telle cette rencontre entre le ministre allemand des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, et le premier ministre anglais Neville Chamberlain, où le premier cherche par tous les moyens à empêcher son vis-à-vis de vaquer à ses occupations afin de retarder la réponse britannique à l’opération autrichienne.

«Ce passage m’est apparu littérairement excitant à écrire. C’est une scène très bizarre, presque du vaudeville. C’est comme une pièce de théâtre», mentionne l’auteur, également cinéaste (Mateo Falcone).

Opération de propagande

De la même façon, peu de livres d’histoire relatent l’étrange entrée des nazis en Autriche, qui ne s’est pas déroulée comme prévu, avec tous ces Panzers, réputés infaillibles, en panne à la frontière. «C’était tout à fait improvisé. C’est une opération qui ressemblait beaucoup à du gangstérisme. Quand les chars nazis rentrent en Autriche, les militaires n’ont pas de cartes d’état-major. Ils doivent se guider avec des guides de voyages, imaginez…»

L’accueil du peuple autrichien aux troupes nazies est également vu d’un autre angle, avec quelques pointes de sarcasme. La soi-disant euphorie collective des films de l’époque n’a pas été exactement celle qu’on croit, estime Vuillard. «Quand Hitler proclame l’Anschluss, à la Place des héros, à Vienne, ce sont tous des militants nazis venus de tout le pays. Tout cela est vrai, mais c’est aussi une opération de propagande.»

L’ordre du jour s’attarde également à un autre fait historique peu connu, soit la contribution des hommes d’affaires allemands aux plans d’expansion du régime nazi. En retour de contributions à la caisse électorale, des entreprises comme Bayer, Opel et Siemens ont pu entre autres profiter d’une main-d’œuvre bon marché, avec les prisonniers des camps de concentration. Ainsi, sur un arrivage de 600 déportés, en 1943, aux usines Krupp, il n’en restait qu’une vingtaine un an plus tard.

«Quand Hitler est arrivé au pouvoir, s’il n’avait pas eu l’appui du monde industriel et bancaire, l’installation du régime nazi aurait été infiniment compliquée», explique l’auteur, pour qui «une littérature» qui fait fi de l’environnement économique est «une littérature folklorique».

Éric Vuillard. L’ordre du jour, Actes Sud. 150 p.