Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

CN2i
La Coopérative nationale de l'information indépendante
Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: l’humour noir.

Les aventures d’Augie March (1953)
Saul Bellow

«Je suis un Américain». C’est par ces mots que Saul Bellow amorce Les aventures d’Augie March, l’œuvre la plus foisonnante de sa carrière. Né à Lachine, l’écrivain a grandi à Chicago, où se déroule ce roman publié en 1953. Le personnage central, son alter ego, est d’autant plus fascinant qu’il ne cesse de se réinventer.

Né au sein d’une famille juive de condition modeste, Augie est le faire-valoir de Simon, son aîné. Plus costaud, plus ambitieux, celui-ci a le chic pour améliorer l’ordinaire du groupe complété par une mère éteinte et une grand-mère querelleuse. Le père étant absent, c’est lui, l’homme de la maison, celui qui déniche du travail, trempe dans différentes combines, en quête de sa version du rêve américain.

À première vue, Augie aussi est facile à cerner. On le sent influençable, prompt à embarquer dans des plans mort-nés. Il participe à un vol qui échoue, fait un peu de prison, se met au service d’un type qui a l’air d’en mener large (juste l’air, évidemment), avant de rebondir dans le rôle d’homme de compagnie au service d’une bourgeoise qui, soulignons-le, ne sollicite pas ses faveurs.

Les années de prospérité défilent, suivies par la Dépression, et Augie demeure constant dans son inconstance. Le voici au Mexique, amoureux d’une fille de bonne famille qui domestique un aigle dans le but de le vendre au prix fort, ce qui donne lieu à des scènes très drôles. Puis, c’est la séparation et pendant que notre héros broie du noir, on lui offre de jouer au touriste avec Trotsky en se faisant passer pour son neveu. Une idée folle pour déjouer les assassins envoyés par Staline. Bien sûr, il accepte.

C’est à petites touches que les qualités d’Augie finissent par ressortir. Sa bonté, sa curiosité, son intelligence. Semée de petites et grandes tragédies, sa quête du bonheur est relatée avec tant d’allant qu’on sourit autant qu’on réfléchit. Les réflexions de Bellow sur la marche de l’humanité jettent un éclairage pertinent sur une période trouble, annonciatrice de troubles plus grands encore. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>Les aventures d’Augie March, </em>Saul Bellow

Mon chien Stupide (1985)
John Fante

Âmes sensibles, attention, ce roman tragi-comique est pétri d’humour acide, de répliques vitrioliques, de grandes déprimes. En contrepartie, il suscite aussi quelques éclats de rire franc (quoiqu’un peu jaune). Vous voilà prévenus. 

L’histoire, qui n’a rien de si extraordinaire, est plantée dans le quotidien fatigué d’un antihéros assumé. Henry Bandini est un auteur à la carrière bringuebalante et à la cinquantaine pas si heureuse. Dans sa maison de bord de mer, il vit avec sa femme Harriet et leurs quatre grands enfants qui ne souffrent pas d’un excès de reconnaissance, pour dire les choses poliment. La maisonnée est donc assez pathétique, mais elle ne manque pas de relief, merci aux personnages colorés qui la composent. 

Un soir de pluie, arrive un chien. Immense. Poilu comme un ours. Mal élevé comme peuvent l’être les chiens qu’on trouve sur le pas d’une porte, sans collier ni manières. Bref, ce gigantesque clébard pas très attachant fait son chemin jusqu’au salon et s’incruste dans le quotidien de la famille dysfonctionnelle. Bandini s’en réjouit, le reste du clan désespère. Reste que le cabot Stupide (c’est son nom) prend ses aises, impose sa loi et assiste à tout ce qui se détricote au sein de la tribu. 

Ce récit aigre-doux est à la fois triste, drôle et cynique. L’intérêt du bouquin réside dans la plume incisive de John Fante (l’une des grandes inspirations du légendaire Bukowski), qui sait raconter avec ironie la résignation d’Henry face à sa vie fade, alors qu’il pagaie dans un bateau existentiel qui prend désespérément l’eau. Bref, c’est du bonbon… un peu amer. Karine Tremblay, La Tribune

<em>Mon chien Stupide, </em>John Fante

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (2011)
Jonas Janasson

Dès sa sortie, Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire s’est avéré un classique de l’humour noir. En raison de la personnalité de son antihéros, le caustique Allan Karlsson, mais aussi de son audacieuse proposition où notre centenaire traverse le XXe siècle en y côtoyant ses tyrans, de Franco à Kim Jong-iI, en passant par Staline.

Tout ça commence par la fugue rocambolesque de Karlsson de sa maison de retraite. On vous épargne les détails de cette folle cavale pleine de rebondissements qui, bien qu’hilarante, ne sert, au fond, que de prétexte au roman dans le roman sur la vie palpitante d’Allan, dès son plus jeune âge.

Résolument apolitique et prônant le «je-m’en-foutisme», Karlsson a la capacité de s’adapter à son environnement et de s’y fondre, mélange de Zelig (de Woody Allen) et de Forest Gump. Et comme il est expert en explosifs, il va se retrouver mêlé à plein de situations… explosives!

La caricature ici s’avère décapante. Satire politique, certes un peu grossière, mais notre vieux sert de prétexte à revisiter l’Histoire avec beaucoup de fantaisie. Road-novel déjanté, Le vieux… se veut un récit politiquement incorrect à l’extrême.

Ça, on le doit à l’imagination foisonnante de Jonas Janasson. Le Suédois prend, évidemment, des libertés avec la réalité, mais il parvient aussi, grâce à son sens du rythme, à nous faire oublier à quel point tout ceci est invraisemblable. Ce n’est pas rien. Hilarant et intelligent, le roman fut adapté au cinéma et son auteur a écrit une suite, Le vieux qui voulait sauver le monde (2018). Éric Moreault, Le Soleil

<em>Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, </em>Jonas Janasson

Billy-Ze-Kick (1974)
Jean Vautrin

Une cité «achélème» (HLM) tout ce qu’il y a de plus normalement grise. Densément peuplée de personnages pas piqués des vers : voisin «schizo», vamp cabossée, veuf suicidaire, chanteuse d’opéra hystérique, vieille qui peint de graffitis la cage d’escalier, etc. Des âmes finalement plus flyées que sordides, dans cet univers décalé. Le genre de personnages assez truculents pour croiser la route de la famille Malaussène (Daniel Pennac) ou celle des résidents du bunker de Delicatessen (Jeunet-Caro). Au centre de cette galerie (où s’est peut-être glissé un tueur) : l’étonnante Julie-Berthe, zept ans, qui zozote comme za ze peut pas, mais qui déborde d’imagination. On ne sait trop ce qui est le plus bizarre : sa fascination pour les enquêtes criminelles ou sa fixation sur l’appareil sexuel masculin ?

La gamine mature-immature a un père flic sympa, Chapeau, et un ami imaginaire dangereux, Billy-ze-Kick. Billy le bandit. Billy l’insaisissable. Inventé par papa, qui aime raconter à sa fille des histoires abracadabrantesques. Mais, bientôt, une femme est assassinée. Le crime est signé Billy. Un tireur embusqué, déjà prêt à récidiver. L’inspecteur Chapeau le sent dans ses tripes : la fiction a dérapé...

Chef-d’œuvre d’humour noir et de poésie bétonnée, Billy-Ze-Kick est un polar tout à la fois brutal et subtil (notamment en ce qui a trait aux quêtes identitaires des personnages). C’est aussi un bijou d’écriture cinématographique. Jean Vautrin était d’ailleurs le nom de plume de Jean Herman, qui avait déjà roulé sa bosse en tant que scénariste et réalisateur (de polars, entre autres). Une plume vive et loufoque, débridée au point de peut-être déranger parfois le lecteur et les conventions de 2020. Le septième art rendra hommage au bouquin dans un film sorti en 1985. Yves Bergeras, Le Droit

<em>Billy-Ze-Kick, </em>Jean Vautrin