Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: l’identité afro-américaine.

La Case de l’oncle Tom (1852)
Harriet Beecher Stowe

Publié en 1852, La case de l’oncle Tom devient rapidement un des livres fondateurs de la cause anti-esclavagisme. L’Américaine Harriet Beecher Stowe est une abolitionniste de la première heure.

Le roman — qui s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires — cause une véritable onde de choc. L’histoire s’articule autour d’un esclave noir, l’oncle Tom du titre. Plutôt «tolérant» de son état, patient, courageux... Tom incarne le «bon esclave». Autour de lui gravite toute une panoplie de personnages secondaires qui dessinent le portrait de la société du Sud : riches propriétaires terriens (compréhensifs ou sévères, voire carrément sadiques), domestiques (entre liberté et soumission) et esclaves (résignés ou rebelles). Sans oublier les chasseurs d’esclaves en fuite et les contremaîtres zélés.

Depuis les rives du Mississippi jusqu’aux plantations du Kentucky et de La Nouvelle-­Orléans, on suit le parcours de Tom, que ses «patrons», bienveillants, mais endettés, seront contraints de vendre malgré leur grande affection pour lui. Le chemin vers la liberté est long; la perspective d’affranchissement, plus élusive qu’inéluctable.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, leurs aventures sont l’occasion de mieux comprendre que les préjugés contre les Noirs se retrouvaient dans les deux camps, y compris dans les États du Nord. 

Nourrie par ses valeurs chrétiennes, Stowe déroule un récit humaniste sur le Mal — l’esclavage — baigné de compassion, de discours moraux sur l’accès à l’éducation et de lectures de la Bible. Dans le Sud des États-Unis, on jugea le roman ridicule et diffamatoire. On lui reprocha son style romanesque «larmoyant»— un sentimentalisme pourtant caractéristique de la «fiction domestique», commune à l’époque. Certes, pour bien faire passer son message égalitariste à une époque ou un tel discours est avant-gardiste, l’auteure ne lésine pas sur les effets mélodramatiques. Reste que son roman fut crucial dans l’éveil des consciences. Yves Bergeras, Le Droit

<em>La Case de l’oncle Tom, </em>Harriet Beecher Stowe

Esclave pendant 12 ans (1853)
Solomon Northup 

Publié un an après La case de l’oncle Tom, Esclave pendant 12 ans s’est avéré un texte fondateur dans la définition de l’identité afro-­américaine et de la lutte à l’esclavagisme. Parce qu’il était autobiographique — le captivant récit de Solomon Northup relate, comme le titre l’indique, ses douze années à extraire le coton dans une des plus grandes plantations de la Louisiane.

Rejoignant les conclusions du roman d’Harriet Beecher Stowe, son puissant témoignage constituera un fait marquant du débat national sur l’esclavagisme, qui débouchera sur la guerre de Sécession (1861-1865). Il fut d’ailleurs un succès dès sa sortie.

Qu’on en juge : homme brillant et instruit, marié et père de trois enfants, enlevé dans l’État de New York, est ensuite vendu dans le sud des États-Unis comme esclave. 

Après toutes ses années de souffrance, Northup se confiera à Samuel Bass, un charpentier blanc canadien, qui écrira une lettre à la femme du pauvre homme. Un avocat réussira à obtenir un mandat pour le libérer de son enfer.

C’est en lisant ce livre que Steve McQueen a trouvé son scénario pour l’excellent Esclave pendant 12 ans, Oscar du meilleur film en 2014. 

Le récit, très bien écrit, parfois poétique, a l’avantage de révéler avec moult détails et précisions le quotidien et les exactions de ces hommes et femmes réduits à l’état de bêtes de somme. «J’ai failli sombrer dans la folie... mais je n’ai jamais laissé la cruauté me briser.» Éric Moreault, Le Soleil

<em>Esclave pendant 12 ans, </em>Solomon Northup

La chambre de Giovanni (1956)
James Baldwin

Dans Palimpseste, une autobiographie donnant libre cours à sa plume vipérine, Gore Vidal livre une anecdote mettant en scène John et Robert Kennedy. Il affirme que les frères se disputaient la paternité d’un surnom attribué à James Baldwin : Martin Luther Queen. Vraie ou fausse — avec lui, on n’était jamais sûr —, cette histoire est révélatrice du double standard auquel était confronté l’écrivain de race noire qui, en 1956, a mis en scène un personnage bisexuel dans le roman La chambre de Giovanni.

Ce n’était pas la première vilenie suscitée par ce texte audacieux. Craignant que le thème irrite les lecteurs, en particulier les Noirs, la maison Knopf avait d’abord refusé de le publier. Or, six ans plus tôt, le même Vidal s’était taillé un joli succès avec Un garçon près de la rivière. Lui aussi avait fait preuve d’un certain courage en abordant le sujet de l’homosexualité, la différence étant que l’auteur avait la peau blanche.

Dans La chambre de Giovanni, le personnage central — un Américain aux cheveux blonds — se nomme David. Attendant à Paris que son amie Hella revienne d’Espagne (ils songent à se marier), il rencontre un serveur dans un bar gai. Ils deviennent amants, mais David, qui s’exprime au je tout le long du livre, hésite à s’engager. Il se sent honteux, craint pour l’avenir d’une union homosexuelle, sans toutefois ouvrir franchement la porte à Hella.

Cette ambivalence est brillamment évoquée par Baldwin, dont la prose élégante, un brin diffuse, montre à quel point il fut l’un des grands écrivains de sa génération. Le portrait qu’il brosse du demi-monde où évoluent David et Giovanni constitue une autre raison de lire ce texte. S’y croise une faune bigarrée faite de jeunes hommes âpres au gain et de bourgeois dont le vernis de respectabilité est mis à mal par leur penchant pour les amours tarifées.

Or, plus on progresse dans le roman, plus se confondent le sentiment d’aliénation des Noirs et celui de la communauté homosexuelle. La fiction interpelle le monde réel, celui d’aujourd’hui comme celui d’hier, en quête d’un peu de lumière. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>La chambre de Giovanni, </em>James Baldwin

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (1960)
Harper Lee

Gagnant du prix Pullitzer en 1961, le roman de Harper Lee, traduit dans une quarantaine de langues, a trouvé écho à l’échelle planétaire. Quelque 30 millions d’exemplaires ont été vendus à travers le globe, rien de moins. À la clé de ce succès immense, il y a une histoire universelle qui tient un peu de la chronique quotidienne, un peu du roman initiatique. 

Avec grande simplicité, dans un style accessible où pleuvent les anecdotes, l’écrivaine américaine plonge le lecteur dans l’Alabama des années 1930, avec ce que ça veut dire de tensions raciales, d’iniquités, de petitesses quotidiennes. Sur fond de Grande Dépression, la ville fictive de Maycomb se dessine avec ses travers et ses aspérités. 

Pourtant, aucune lourdeur dans le propos, parce que tout ça nous est conté à travers la mirette tendre de la jeune et vive Scout, huit ans, qui partage son quotidien avec son grand frère, Jem, et son père Atticus Finch. Ce dernier est veuf et élève seul ses deux enfants tout en pratiquant le droit. Avocat intègre et épris de justice, il se dresse contre les préjugés de son époque et défend la cause d’un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Dans l’Amérique ségrégationniste de l’époque, pas très jolie à voir, l’affaire cause une onde de choc et ne révèle pas nécessairement le meilleur versant des habitants de la petite municipalité sudiste. Il y a de l’injustice, du racisme, de la haine, du mépris dans tout ce qui est évoqué, oui. Mais pour faire contrepoids, il y a aussi de l’humanisme et d’heureux passages où la sagesse et la douce innocence de l’enfance s’opposent aux esprits obtus et fermés. Karine Tremblay, La Tribune

<em>Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, </em>Harper Lee