Dany Laferrière, Paris et un chat

L’objet est arrivé sur le bureau, dans toute la splendeur de sa singularité. Un nouveau Dany Laferrière, 22 x 31 cm, orné d’un dessin naïf et d’un titre écrit à la main. À l’intérieur? Du pareil au même: d’une couverture à l’autre, même les pages préliminaires, tout est écrit, illustré et colorié à la mitaine, comme on dit, par l’auteur.

Chose certaine, l’Immortel n’en a que faire des conventions dans cet Autoportrait de Paris avec chat, où il se promène à Paris, où il a élu domicile une bonne partie de l’année en raison de son travail à l’Académie française, mais aussi à Petit-Goâve et à Montréal. Où il ébauche, surtout, des portraits intimistes, un peu brouillons, parfois absurdes, d’auteurs et d’artistes qui ont foulé le sol de Paris, à toutes époques. On passe de Camus à Vian, de Warhol à Proust, de Villon à... MC Solaar.

Le tout, accompagné d’un chat humanoïde, qui va, qui vient, à sa guise. Avant que l’auteur n’arrive au Salon international du livre de Québec, à la fin de la semaine, Le Soleil s’est entretenu avec lui par courriel, à propos de cet ovni qui vient d’atterrir dans les bacs des libraires.

Q Comment vous est venue l’envie de ce livre si particulier? Selon ce que vous racontez, vous écriviez un tout autre livre quand vous est venue l’idée de «faire quelque chose que vous ne savez pas faire», soit dessiner?

R L’envie d’écrire ce livre? C’est vrai que j’écrivais sur un autre livre. J’avais l’impression de tourner en rond. Je piétinais. Pourtant le livre était bien avancé, mais ce n’était pas celui-là que j’avais envie d’écrire. Il me fallait quelque chose de totalement neuf, quelque chose que je n’avais jamais écrit, ni lu.

Q À la toute fin, vous citez Cocteau qui disait: «L’écriture n’est que du dessin organisé.» Qu’est-ce que le dessin vous a permis d’exprimer que les mots ne vous permettaient pas?

R Le dessin ne permet pas plus d’exprimer une émotion que les mots. Toute forme d’art est autonome et absolue. Le goût du risque me met dans un état second. Échouer à faire ce qu’on ne sait pas faire n’est pas trop dramatique. De plus, dessiner me détend l’esprit. Cocteau, bien sûr, a raison.

Dany Laferrière sera au Salon du livre de Québec.

Q Ce personnage du Chat, qui apparaît et disparaît au fil du livre, représente quoi pour vous?

Je n’en sais rien... Il apparaît et disparaît. Il fait ce qu’il veut et ne me demande pas la permission. C’est un être indépendant. Et, comme personnage, il est parfait pour un écrivain. Il y a des personnages qu’on construit et d’autres qui s’imposent. Ce que j’aime avec le Chat c’est qu’il a compris tout de suite où il était: dans un roman.

Q Vous a-t-il fallu être très convaincant auprès de vos éditeurs pour qu’ils acceptent ce projet de livre manuscrit et illustré?

R Non, je peux dire non. Grasset a accepté après 10 secondes et Boréal, pas plus. J’avais l’impression d’être un champion olympique du 100 mètres. C’est mon livre le plus rapidement accepté. Ils n’ont pas pensé à la dépense.

Q Ce livre s’est-il écrit d’un seul trait? Les quelques coquilles sont corrigées à même les pages, à travers de discrètes fioritures. Avez-vous l’habitude de n’écrire qu’un premier jet?

R Je n’aime pas trop parler de cuisine. Pour moi, la littérature naît à chaque livre. Les pages qui vous ont coûté beaucoup ne sont pas plus importantes que celles qui se sont écrites pendant qu’on dormait.

Q Vous semblez à la fois parfaitement à l’aise dans le contexte très normé de l’Académie française, tout en vous permettant d’un autre côté un livre en contre-pied total avec le monde de l’édition actuel, un peu brouillon, à la fois érudit, mais aussi absurde par moments. Ça vous plaît d’aller là où l’on ne vous attend pas?

R J’ai toujours fait ce que je veux, bien sûr dans la mesure de mes moyens. On a dit ça pour presque chacun de mes livres depuis le premier. On trouvait autant à contre-courant un écrivain qui parle du même coup de sexe que de sa grand-mère. On m’a trouvé étrange, en pleine folie identitaire (la créolité et autres) d’écrire Je suis un écrivain japonais. On était étonné aussi par ce long poème de L’Énigme du retour. J’écris le livre que j’ai envie de lire. Je n’écris pas en regardant ce qu’on fait autour de moi. «Je ne fais rien sans gaieté», dit Montaigne. C’est plutôt ça dans mon cas.

Q Vous dites en fin de parcours: «Je ne me suis jamais senti aussi libre de ma vie d’écrivain.» Qu’est-ce qui vous permet aujourd’hui de vous sentir aussi libre?

R Je ne sais pas... La poésie ne peut être anticipée, et la vie est un poème.

Q On vous a toujours senti attaché à trois pôles géographiques dans votre vie: Haïti, le Québec et Miami. Quelle place prend Paris maintenant que vous y êtes établi d’une certaine façon par votre participation à l’Académie française?

R Ces trois villes que vous avez citées occupent un large espace dans ma vie. Cette place est légitimée par le temps. J’ai quitté Port-au-Prince à 23 ans, mais Port-au-Prince ne m’a jamais quitté. Je vis à Montréal depuis 1976. J’ai passé 12 ans à Miami. C’est le temps qui décidera pour Paris. Rien ne dit que je n’irai pas ailleurs un jour. Peut-être rejoindre Borges à Buenos Aires ou Tanizaki à Tokyo.

Q Vous dites: «Vivre dans Paris exige un art particulier, celui du mouvement.» Paris est une ville qui se marche?

R Je marche beaucoup dans Paris. J’ai écrit un poème qui débute ainsi «Je marche de jour comme de nuit dans Paris.» Mais il n’y a pas que la marche qui produit une émotion. S’asseoir aussi à la terrasse d’un café à observer le mouvement de la ville et cette accumulation culturelle, cette agitation souterraine, tout ça fait vibrer Paris.

Q Comment se passe votre travail sur le Dictionnaire de l’Académie? Nourrit-il votre travail d’écrivain?

R C’est un travail collectif. Nous sommes des fourmis à vouloir construire une cathédrale. Nous le faisons sans cesse depuis le début. Et aucun Académicien n’a jamais vu deux éditions complètes. En fait, tout nourrit un écrivain et pas uniquement les mots. Il n’y a pas de hiérarchie.

Q Vous avez déjà dit du Dictionnaire de l’Académie qu’il est un dictionnaire d’écrivain. Avec cette suite de portraits esquissés d’auteurs et d’artistes ayant fréquenté Paris, Autoportrait de Paris avec chat est-il une ébauche de votre dictionnaire très personnel d’écrivain?

R Je prends cette question pour un commentaire et un joli compliment.

Q Le motif de la bibliothèque est très présent partout dans le livre. Elles sont souvent dessinées, comme des invitations à y plonger. «La bibliothèque est le pays d’un écrivain», dites-vous si joliment. Pourquoi est-ce important pour vous de parler de vos livres, vos auteurs, vos artistes préférés?

R J’ai toujours parlé de ce que je mange: la mangue, l’avocat et du pain. De ce que je bois : le café, le vin. Et de ce que je lis.

Q Et en terminant, une question inusitée: pourquoi vous représentez-vous avec les cheveux blonds?

R C’est la preuve irréfutable que le narrateur n’est pas toujours l’auteur. Je ne sais même pas ce que je fais dans cette histoire. Il est peut-être temps pour moi de disparaître.

Dany Laferrière sera en séance de signature au Salon du livre samedi, de 14h à 15h30 et de 17h30 à 18h30, ainsi que dimanche, de 11h à 12h30 et de 13h30 à 15h. Il sera aussi en rencontre d’auteur samedi à 13h30 et dimanche à 10h30, ainsi qu’en table ronde sur les jeux de miroirs entre fiction et réalité, samedi à 16h30.