Charles Quimper écrit depuis qu'il a 16 ans, mais ce n'est que récemment, alors qu'il est maintenant âgé dans la quarantaine, qu'il s'est décidé à faire parvenir un court roman aux Éditions Alto.

Charles Quimper - Marée montante: faire le saut

Charles Quimper en a mis, du temps, à faire le saut. Le quarantenaire écrit depuis qu'il a 16 ans, mais ce n'est que récemment qu'il s'est enfin décidé, «sur un coup de tête», à faire parvenir un court roman aux Éditions Alto. Pour un libraire, peut-on appeler ça le syndrome du cordonnier mal chaussé? Chose certaine, maintenant qu'il a plongé, le résident du quartier Saint-Sauveur ne le regrette pas.
Les analogies aquatiques viennent d'elle-même après la lecture de Marée montante, un premier roman dense - il ne fait qu'une soixantaine de pages - où l'eau fait figure de proue. Pas surprenant quand on sait que Charles Quimper a déjà, dans une autre vie, tenté de s'enrôler comme apprenti pêcheur de homard, en Gaspésie, avant de faire l'amère découverte qu'il est affligé par un terrible mal de mer. «J'aime beaucoup la mer et l'océan, mais il faut que je m'en tienne loin, parce que ça ne me fait pas», rigole l'écrivain. 
Ça n'allait pas l'empêcher d'en faire le fil conducteur de son récit, qui raconte la disparition d'une fillette, Béatrice, emportée par les flots - on ne saura jamais exactement comment - et la quête de son père qui se fait marin pour la retrouver. «Je n'ai pas voulu en faire quelque chose de lourd et de triste», nuance Charles Quimper. «J'aime prendre quelque chose de laid et de pas facile et en tirer quelque chose de beau et de poétique. C'est l'opposition des deux qui m'intéresse», explique-t-il. 
Le résultat, lyrique à souhait, doté d'une cohérence remarquable, tranche avec un certain courant littéraire plus cru, plus terre-à-terre. Un choix à la fois conscient et inconscient, analyse l'auteur. «C'est ce que j'aime. [...] Je voulais un livre d'images, un livre poétique.»
Lecteur de poésie, Quimper s'est particulièrement abreuvé à la poésie du Montréalais Benoît Jutras. «Je me suis mis à le lire, et après quelques lignes, je devais arrêter, parce que ça me faisait mal, c'était trop beau», raconte-t-il. «Chaque fois que j'avais besoin d'inspiration, je lisais quelques lignes d'un de ses recueils, j'avais mal, j'avais la douleur dont j'avais besoin pour écrire», poursuit-il. Il y saisissait souvent un mot, au passage, dont il se servait comme d'un tremplin. Il cite le vers suivant : «J'affûte ma hache sur la baignoire», qui l'a amené à la scène où la mère de Béatrice se plonge la tête sous l'eau, dans sa baignoire, nouvelle habitude qui mystifie le narrateur, lui-même pris dans l'étau de son deuil. 
Père de deux enfants - heureusement toujours vivants -, l'écrivain a évidemment pigé dans ses émotions pour livrer le récit. Dans le deuil de son père, aussi, mort alors qu'il était jeune. Il a écouté beaucoup de musique, «du néo-classique» surtout. «Tout ça nourrissait mon sentiment. Il fallait que je le nourrisse, parce que je n'ai pas perdu d'enfant. Je suis allé puiser dans mes deuils personnels, mais le reste, c'est de l'imagination autour de cette détresse qu'on a tous en nous», résume-t-il. 
Les personnages se sont aussi détachés de lui. «Au début, la douleur du narrateur était ma douleur, mais à un certain moment, ça a changé, il s'est mis à réagir de façon surprenante, même pour moi. Quand il a construit son bateau, je ne m'y attendais pas. C'est comme si les personnages prenaient vie d'eux-mêmes et faisaient leur chemin.»
Surpris par la vague 
L'intérêt indéniable suscité par Marée montante, notamment dans les médias, a surpris Charles Quimper. «Je voulais faire un petit roman honnête en terme de sentiments et de contenu, mais surtout au niveau de l'émotion. Je ne pensais pas faire de vague, pour ne pas faire de mauvais jeux de mots!» lance-t-il en riant. 
Dorénavant, chaque fois qu'il entre travailler à la Librairie Pantoute, en haute ville, le libraire voit son livre sur les tablettes - c'est lui qui a d'ailleurs réceptionné et traité les caisses de ses propres livres, c'est son travail! Une drôle de sensation, convient-il. Il est surtout heureux des échos de ses collègues. «C'est un honneur pour moi d'avoir des gens qui lisent autant et qui connaissent ça me dire qu'ils aiment ça», reconnaît-il.  
Or, ce succès vient aussi avec un corollaire : la pression de faire mieux pour le deuxième. Un sentiment auquel l'auteur ne s'attendait pas, mais qui commence à se faire sentir, admet-il. «Je me suis amusé là-dedans. Ç'a l'air souffrant comme processus, mais ça ne l'était pas. C'est quelque chose que j'ai aimé, au point où je veux récidiver, je veux continuer à écrire», promet-il toutefois. 
Et à quoi peut-on s'attendre? «J'ai des histoires entamées. Ce sont des histoires de gens incomplets, qui essaient de retrouver une certaine beauté, un certain équilibre. J'essaie de tendre avec l'écriture vers quelque chose de plus beau, de plus doux. Pour aborder des sujets difficiles, mais de façon lumineuse», conclut-il.
Un extrait de Marée montante
Charles Quimper, Marée montante, ALTO, 72 pages
«Debout devant l'évier de la cuisine, je me demandais sans cesse quelles étaient les probabilités scientifiques pour que les mêmes flots qui t'avaient ravie à moi se retrouvent dans le verre d'eau que je tenais à la main. Délicatement, je plaçais le verre en pleine lumière, j'étudiais attentivement le liquide dans l'espoir d'y déceler une portion de toi.
Insatisfait, je vidais l'eau dans l'évier puis me resservais un autre verre, puis un autre et un autre encore. 
Parfois, j'entrevoyais un éclair de toi, bien caché parmi les particules en suspension, entre les molécules. Comme un mobile d'enfant fait de milliers de miroirs scintillants, tu ne m'apparaissais qu'en fragments : le bout d'une oreille, un morceau de ton maillot de bain, la peau de ton avant-bras. Lorsque je trouvais une image qui me plaisait, je la gardais pour moi en la versant dans un bocal muni d'un couvercle. Chaque goutte d'eau me parvenait comme un message de toi.» Marée montante, Charles Quimper, p. 23