Annie Perreault s’est inspirée d’une histoire qu’elle a elle-même vécue pour camper l’action de son roman La femme de Valence.

Annie Perreault: tenir la distance

On pourrait dire qu’Annie Perreault s’est préparée à l’écriture de son premier roman comme pour un marathon: en s’entraînant. Pendant un mois, elle s’est donné le défi d’écrire tous les jours. Et dès le premier jour, elle a écrit un poème, «Le ciel de Valence», pour participer in extremis au Prix de la poésie Radio-Canada, poème qui s’affichera parmi les cinq finalistes.

La métaphore n’est pas fortuite: l’auteure est aussi coureuse, et la course à pied prend une grande place dans La femme de Valence, qui paraît chez Alto trois ans après son premier ouvrage, un recueil de nouvelles (L’occupation des jours, chez Druide). «Je savais que je voulais écrire un roman un jour, mais j’avais du respect pour le genre. Je savais que pour La femme de Valence, ça allait prendre du souffle», raconte-t-elle, en entrevue après sa dernière séance de signature au Salon du livre de Québec, la semaine dernière.

Autant de souffle, au moins, que celui qu’on retient dans cette scène de départ, très courte dans sa durée, mais dilatée par l’écriture ciselée et ultra-précise d’Annie Perreault. Une femme, Claire Halde, en vacances avec sa famille à Valence, en Espagne, se repose sur la terrasse d’un hôtel chic pendant que ses enfants batifolent dans la piscine. Surgit une inconnue, svelte et blonde, poignets bandés d’où s’échappent encore des gouttes de sang. Elle porte un sac à main, qu’elle confie à Claire. Puis elle s’approche du muret de la terrasse. Et saute dans le vide, du quatrième étage. Quelques secondes. Une éternité.

Cette scène, Annie Perreault l’a portée en elle longtemps. Et pour cause. Elle l’a vécue. L’auteure ne pensait pas le révéler dans la foulée de son roman. Mais c’était sans compter les traces laissées sur Internet par son texte finaliste au Prix de la poésie Radio-Canada, qui racontait le même moment. «Je me suis dit: “assume-le”. Mais je n’ai pas écrit pour livrer un témoignage, c’était un point de départ seulement sur lequel j’allais bâtir. Évidemment, je l’ai écrit d’une certaine manière parce que ça m’est arrivé, il y a des choses inscrites dans le corps. Mais je ne voulais pas insister sur le côté fait vécu», explique l’écrivaine de Montréal.

Questions sans réponse
«Je voulais aborder quelque chose de plus large, par rapport à l’indifférence dans les relations. On peut avoir de la difficulté à trouver des mots pour offrir du réconfort face à la détresse de quelqu’un qu’on connaît ou ne connaît pas», détaille-t-elle. «Quand c’est arrivé, il y a neuf ans, une de mes amies m’a dit: peut-être qu’un jour tu devrais écrire là-dessus, mais j’avais une certaine pudeur à le faire. Et avec les années, je n’en ai pas beaucoup parlé autour de moi, mais quand je le faisais, je sentais le mouvement de recul, il y avait une relation viscérale, de se demander: “Mon dieu, qu’est-ce que j’aurais fait?”»

Bien malin celui qui pourrait répondre, dans l’absolu, sans y être confronté dans la réalité. Et Annie Perreault se plaît à jouer dans les tons de gris, dans l’ambiguïté. «Je ne voulais pas répondre à toutes les questions du roman. Moi, je ne saurai jamais pourquoi cette femme-là s’est tuée, je ne pourrai jamais savoir pourquoi j’ai réagi comme ça. Ça m’intéressait plus de poser des questions sans réponse parce que dans la vie, souvent, on ne sait pas pourquoi les gens nous abandonnent, ne nous aiment plus, veulent s’enlever la vie, mais même quand ils nous le disent, on ne sait pas toujours le fond de l’affaire. Ça reste toujours une seule version», continue-t-elle.

Dans sa version romanesque, ce fait divers prend dans la vie de Claire Halde une proportion aussi immense que secrète. Et on retrouve sa fille, des années plus tard, qui court, à la suite de sa mère joggeuse. On ne sait trop ce qui est arrivé à Claire Halde, mais on connaît son absence dans la vie de sa fille depuis plusieurs années. En quête de réponses, une fois adulte, cette dernière se rend à Valence, sur les traces de sa mère, pour courir un marathon. On la suivra pas à pas, kilomètre par kilomètre, tout en en apprenant sur le destin de Claire Halde.

La course et les écrivains
«La course à pied, c’est venu beaucoup plus tard dans l’écriture du roman», explique Annie Perreault. «Au début, il n’en était pas du tout question, et je me disais, bon, mon histoire est sombre, anxiogène, ça va prendre un peu de lumière là-dedans. Comme je cours dans la vie, et que c’est quelque chose qui m’apaise et me vivifie, je me suis dit que j’allais essayer de reproduire ce qui se passe dans l’esprit, l’espèce de va-et-vient entre porter attention à ce qui se passe à l’extérieur et à l’intérieur du corps.»

L’écrivaine n’a jamais couru le marathon de Valence elle-même, mais y pense peut-être pour cette année. Elle n’est pas la première à aborder la course à pied dans l’écriture, qu’on pense au plus connu, l’écrivain Haruki Murakami, qui a livré son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. Mais Annie Perreault, qui s’intéresse au sujet en tant que doctorante en création littéraire, note que plusieurs écrivains courent sans nécessairement écrire sur la course. «Il y a un dégagement mental après la course qui aide, qui donne de la vigueur. Il y a une question d’élan, d’être attentif aux autres, au réel, mais aussi à soi et à sa perception», note l’auteure. «La course, ça donne confiance. Il y a quelque chose de satisfaisant dans la course qui permet ensuite de tenir la distance dans l’écriture.»