Amélie Nothomb: les mots qui pétillent

Chapeau haut de forme et vêtements noirs, teint de porcelaine, lèvres carmin. Le look signature d'Amélie Nothomb est reconnaissable entre tous et ne passe jamais inaperçu. Écrivaine prolifique et excentrique, rien ne semble l'arrêter depuis la parution d'Hygiène de l'assassin, il y a 25 ans déjà. Rencontre  avec une auteure à la personnalité aussi pétillante que le champagne qu'elle adore... et dont elle n'hésite jamais à profiter quand il s'offre à elle!
Q Étiez-vous déjà venue au Salon du livre de Québec? 
R Oui, il y a 23 ans, j'étais venue au Salon du livre de Québec. C'était à la même saison, et pourtant c'était le printemps. Je ne sais pas ce qui a changé depuis! [rires]
Q Comment avez-vous réagi à l'invitation du Salon du livre?
R J'ai fait un bond de joie, non seulement à l'idée de revoir les Québécois, mais à l'idée en plus de loger à nouveau au Château Frontenac. De ma vie, je n'ai logé dans un endroit aussi féérique, somptueux et romanesque que le Château Frontenac!
Q Qu'est-ce qui vous plaît dans les salons du livre? Vous êtes reconnue pour aimer beaucoup vos lecteurs et leur accorder beaucoup de temps.
R C'est un moment privilégié de rencontre avec ses lecteurs. Quand on écrit, on ne sait pas si on s'adresse à quelqu'un, et à supposer qu'on s'adresse à quelqu'un, on ne sait pas à qui on s'adresse. C'est le moment de savoir qui se cache de l'autre côté du papier, et c'est toujours très émouvant, parce que justement, les gens qui se cachent de l'autre côté du papier sont extrêmement divers, et ce sont eux qui vont vous expliquer votre livre. Vous allez non seulement découvrir qui vous lit, mais ce que vous avez écrit. 
Q Pour vous, l'écrivain n'est pas un personnage qui vit dans la solitude, donc.
R Ça ne suffit pas. Il y a forcément un moment où l'écrivain est seul. Écrire suppose de toute façon beaucoup de solitude, mais il n'y a pas que cette vie-là. La vie où je n'étais que seule, je l'ai connue du temps où je n'étais pas publiée, du temps où je n'étais pas intégrée à l'Europe. Ma jeunesse a été très solitaire. Mais maintenant que j'ai le bonheur d'être un écrivain qui a du succès, il n'y a plus que de la solitude dans ma vie, et j'ai un bonheur fou à rencontrer les gens. J'ai assez longtemps eu faim de rapports humains pour me jeter avec appétit sur chaque personne et je dois dire que cet appétit est toujours neuf. 
Q Qu'est-ce que ça vous fait de savoir que vos oeuvres sont enseignées dans les cursus scolaires, notamment au Québec?
R À la fois c'est une fierté, à la fois c'est une peur. Parce que je me dis: «Mais tous ces pauvres adolescents, si ça se trouve, pour eux, je suis synonyme de devoir, d'obligation scolaire, peut-être qu'ils me détestent». Et puis quand je les rencontre, ça se passe plutôt bien. Je n'ai pas trop l'air d'être une contrainte. 
Q Certains vous ont déjà dit que ça les avait incités à lire?
R Une chose que beaucoup de gens m'ont dite, et qui est probablement le plus beau compliment que j'ai reçu de toute ma vie, c'est «Depuis que j'ai lu vos livres, j'ai commencé ou recommencé à lire». On me dit beaucoup que je suis un accès à la lecture. Et ça, c'est génial! [...] C'est peut-être des apéritifs, mes livres, j'adore cette idée. Moi qui adore le champagne - c'est peut-être très prétentieux de ma part - peut-être que mes livres sont du champagne! 
Q Ça fait 25 ans que vous écrivez des livres, c'est-à-dire depuis que vous avez publié Hygiène de l'assassin en 1992. Vous en publiez un tous les ans. Quel regard jetez-vous sur ces 25 dernières années?
R C'est complètement fou, parce que maintenant la moitié de ma vie a été consacrée à publier des livres et à faire tout ce qui va avec. Je n'aurais jamais cru qu'une chose pareille serait possible. J'en éprouve une joie et une gratitude infinie, parce que je sais que tout ça ne s'est pas fait tout seul. 
Q En même temps, vous êtes très disciplinée, en sortant un livre par année. Vous n'avez jamais eu envie de manquer une année? 
R Vous savez, j'écris beaucoup plus que ce que je publie. Je suis en train d'écrire mon 88e manuscrit. Somme toute, je ne vais publier que le 26e. Ce n'est pas beaucoup par rapport à ce que j'écris. Rien ne m'y oblige, mais j'aime publier un livre par an. J'aime voir si vraiment je suis devenue folle ou si les gens continuent à me suivre jusque là. 
Q Le milieu littéraire est parfois dur. Ça vous atteint?
R C'est la règle du jeu. Vous savez, ce serait quand même suspect que chaque fois que je publie un livre, ça ne soit que des acclamations de la part de la critique. C'est tout à fait normal, mais en même temps je constate que ça ne m'a jamais gênée et ça n'a jamais gêné les lecteurs. C'est un exercice de la liberté d'opinion qui me va très bien. 
Q Est-ce que vous auriez quelque chose à dire à l'écrivain que vous étiez il y a 23 ans, lors de votre première visite au Salon du livre de Québec?
R Alors je lui dirais: «Tu sais, dans 23 ans, ils t'inviteront encore». Je n'aurais jamais pu le croire. Je me disais, il m'arrive un conte de fées merveilleux, mais ça va durer trois ans, et puis après, tout le monde m'aura oubliée. Et bien somme toute, ça fait 25 ans que ça dure, cette petite histoire. 
Q Et ça durera peut-être 25 ans encore?
R Qui sait, peut-être que dans 25 ans vous inviterez un vieil auteur qui arrivera avec son déambulateur et qui boira toujours sa bouteille de champagne!
Riquet à la Houppe: la laideur de la beauté
Dans son dernier roman, Amélie Nothomb explore une fois de plus le paradoxe entre beauté et laideur, un thème récurrent dans son oeuvre. Cette fois, elle le fait dans une relecture moderne d'un conte de Charles Perrault, Riquet à la houppe, une sorte de La belle et la bête en version plus «civilisée». 
La comparaison a émergé sans que l'écrivaine ne s'y attende, avec la sortie du film mettant en vedette Emma Watson. Reste que pour Amélie Nothomb, La belle et la bête est un conte fondamentalement différent de Riquet à la houppe en raison de sa fin. «Quand la belle tombe amoureuse de la bête, elle lui donne son premier baiser d'amour, et la bête se transforme en prince charmant. Je trouve ça désolant. Elle est tombée amoureuse d'une bête, qu'est-ce que vous voulez qu'elle fasse avec un prince charmant?» se demande-t-elle. Dans Riquet à la houppe, l'homme très laid doté d'un bel esprit et la femme très belle, mais sotte tombent amoureux, mais vivent comme ils sont. «Et ça, c'est tout simplement ce qu'on appelle le miracle de l'amour», commente Amélie Nothomb. 
Son Déodat et sa Trémière (l'auteure reste fidèle à son habitude des prénoms saugrenus) vivent dans les temps, mais l'essence du conte est là, comme dans sa relecture de Barbe bleue, en 2012. «Réécrire ces contes, c'est pour moi une façon de dire tout ce que je leur dois et d'apporter comme éclairage mineur, mais amusant, ce que ça m'a amené à vivre et réfléchir», explique la Belge d'origine, qui a grandi au Japon et partout dans le monde, à la suite de son père diplomate. 
L'écrivaine est reconnue pour ses livres d'autofiction où elle se met en scène, dont Stupeurs et tremblements est certainement l'exemple le plus connu. Cette fois, c'est dans le personnage de Déodat qu'elle s'est investie, notamment à travers sa passion des oiseaux. «Depuis l'âge de 11 ans, je suis absolument passionnée par les oiseaux, c'est mon animal fétiche, mon obsession. Mon rêve récurrent, c'est de voler, de voler avec des ailes. J'ai l'air d'une vraie débile mentale, mais je n'y peux rien», lance en souriant Amélie Nothomb.
Elle tient aussi beaucoup à la principale qualité de son Déodat, à savoir l'esprit, qu'elle différencie de l'intelligence comme on la mesure aujourd'hui. «Je préfère de beaucoup la notion d'esprit, que je traduis aussi par une espèce de sens de l'autre, une intelligence de l'autre qui permet d'entrer profondément en relation avec chaque personne. Il y a des gens qui donnent l'impression d'arriver à comprendre le langage de chaque personne. Ceux-là sont pour moi les vrais intelligents. Ce sont ceux qui m'intéressent.»
Amélie Nothomb est l'invitée d'honneur du Salon du livre, ce samedi. Pour tout connaître de ses présences durant la fin de semaine, consultez le www.silq.ca
Amélie Nothomb sur...
Son rituel quotidien d'écriture
«C'est un besoin, mais un besoin qui suppose une discipline. Il ne m'est pas naturel de me réveiller tous les jours à 4h du matin. C'est une discipline qui, bien que très cruelle, me fait du bien. Vous me voyez souriante et heureuse, c'est parce que j'ai eu mes quatre heures d'écriture. Si je n'avais pas eu mes quatre heures d'écriture, je pense que vous rencontreriez une autre personne. C'est le premier de mes besoins et la plus forte de mes nécessités.»
Publier son premier jet
«Je retravaille beaucoup dans ma tête. Toutes les ratures sont dans ma tête. Une fois que c'est écrit, ça y est.»
Son enfance de fille de diplomate
«J'ai toujours vécu à l'étranger, et j'ai vécu cette chose très pénible de tout perdre tous les 3 ou 4 ans. Je ne dis pas que mon enfance n'a pas été très belle, elle a été magnifique, je n'en aurais pas voulu une autre, c'était une enfance très privilégiée. Mais il y avait quand même ce phénomène de fin du monde récurrente. Et très vite, j'ai remarqué que la chose stable dans ma vie était les livres. J'ai vite compris que si je voulais bâtir sur du stable, il valait mieux plonger là-dedans.»
Le Japon, où elle a grandi
«La dernière fois que j'y suis retournée, c'était en 2012. Il y a toujours en moi le désir et la frayeur de retourner au Japon. Pas parce que je crains d'être déçue, mais parce que je sais que l'investissement émotionnel chez moi va être si fort que le danger d'effondrement est très grand.» 
Paris
«Ça reste vrai que Paris est la capitale internationale de la littérature. Il y a quelque chose de littéraire qui bat dans le pouls de Paris que je n'ai jamais retrouvé ailleurs.»
Sur les élections françaises
«Je suis soulagée de ne pas voter en France, parce que je sais pour qui je ne voterais pas, par contre, savoir pour qui voter, ça n'a jamais été aussi difficile. Je voterais d'abord contre Marine Le Pen, et en deuxième position, contre François Fillon, parce que, quand même, il ne faut pas se foutre de la gueule du monde.»