La famille d’Alexandre Jardin a toujours fait partie de son œuvre, ce qui est encore le cas dans son dernier livre, Ma mère avait raison.

Alexandre Jardin : vivre les portes débarrées

Le rire d’Alexandre Jardin est spontané, reconnaissable entre mille. Dans son nouveau livre, il en parle comme de son «fou rire automatique». Il en ponctue ses réflexions, le mitraille entre deux phrases, les sourcils levés, l’air parfois étonné.

Après avoir lu son dernier roman, Ma mère avait raison, on a envie de croire qu’une certaine dose de folie court dans ses veines. Le genre de folie sauvage, parfois terrifiante, d’une vie complètement libre. Celle de sa mère, la bien nommée Stéphane Sauvage, surnommé Fanou, qui est au cœur de son livre-hommage. 

Pour résumer (un peu trop simplement) : Fanou avait quatre hommes dans sa vie. Pascal, le père d’Alexandre. Puis Jacques, Claude et Nicolas. Dans un domaine à la campagne, à Verdelot, elles les rassemblaient tous avec les enfants, dans une harmonie unique. Extrait : «La polyandrie fut longtemps ta manière de t’épanouir selon ta nature. Certains, à ce jeu-là, se diminuent, cessent d’être eux-mêmes et se privent de densité en s’éparpillant alors même qu’ils s’imaginaient s’accroître. Je t’ai toujours vue plus vivante d’être authentique, rayonnante de ne pas tricher». 

On pourrait dire que la famille d’Alexandre Jardin a toujours fait partie de son œuvre, en filigrane ou en plein jour. Il y a déjà 20 ans, c’était son père, l’écrivain et scénariste Pascal Jardin, qui prenait le devant de la scène dans Le Zubial. Ont suivi Le roman des Jardin, Chaque femme est un roman et Des gens très bien, ce dernier explorant le passé sombre de son grand-père. 

Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour mettre en scène sa mère? «Parce que c’est celle qui m’a causé le plus de problèmes dans ma vie. Qui m’a posé le plus de questions. Tout dans son comportement, son comportement amoureux, son comportement avec les livres, avec les enfants, tout questionne. Tout m’a fait passer par des moments de jugements, m’a fait revenir sur ces jugements. J’ai mis du temps à avoir un regard stable sur elle. Parce qu’elle va tellement loin qu’il m’a fallu du temps pour pouvoir écrire le titre : Ma mère avait raison

Cette mère fantasque, énigmatique, Jardin s’emploie à en découvrir les clés, à expliquer sa vie inexplicable, hors norme, où rien d’autre ne comptait que d’être «vraie». Où il est normal de tirer au feu le manuscrit de son fils, qui lui dit ne pas s’y reconnaître, même s’il doit le remettre trois semaines plus tard. «Sans ça, il n’y aurait pas eu Le Zèbre!», constate-t-il. Ou encore de l’envoyer en Irlande à 15 ans, alors que son père vient de mourir et qu’il ne parle pas un traître mot d’anglais. Ou de lui faire suivre un stage de marche sur le feu à 13 ans, parce qu’il le faut. 

«Ma mère avait raison, je peux le dire depuis un certain nombre d’années maintenant. […] J’ai eu des moments imbéciles, parce que c’est quelqu’un qui par moments était violent, qui faisait peur. Mais c’est elle qui a fondamentalement raison. La vie est très brève. Ou on ose la vivre en étant réel, et on en est digne, ou on fait comme font la plupart des gens, on mène une vie officielle et une vie officieuse, on est incapable d’assumer qui on est devant les autres. Et finalement on a peur, au lieu de vivre. Or elle n’a pas peur. Ou plutôt elle a des peurs comme tout le monde, mais n’obéit pas à ses peurs. Mais elle est très provocante», admet Alexandre Jardin en souriant. 


« La vie est très brève. Ou on ose la vivre en étant réel, et on en est digne, ou on fait comme la plupart des gens, on mène une vie officielle et une vie officieuse, on est incapable d'assumer qui ont est devant les autres. Et finalement on a peur, au lieu de vivre »
Alexandre Jardin

D’elle, il garde surtout la phrase qu’elle martèle sans cesse, encore aujourd’hui : «Il faut avoir le courage d’aimer». Un message porteur, semble-t-il, puisque depuis la parution du roman en France, les anecdotes partagées par les lecteurs se multiplient. Comme cette histoire de chauffeur de métro, à Paris, qui a osé faire une déclaration d’amour en pleine heure de pointe à une inconnue au manteau rouge qu’il avait remarquée depuis quelque temps. Il lui a laissé une copie de Ma mère avait raison, et voilà que la femme laisse son fiancé. «Le week-end dernier, ils ont emménagé ensemble. Je devais être à leur pendaison de crémaillère, mais j’étais à Montréal. Je vais les emmener prendre le champagne chez ma mère la semaine prochaine», promet Alexandre Jardin, qui n’a jamais été aussi proche de ses lecteurs depuis l’avènement des réseaux sociaux. On le verra même pointer l’œil dans son téléphone pendant l’entrevue. 

Dérangeants, tous ces lecteurs qui écrivent? Pas le moins du monde, rétorque l’auteur. «C’est extraordinaire, on a vraiment accès à l’autre, et c’est vraiment intéressant ce qu’ils écrivent. Il y a tous les jours des messages étonnants, des gens étonnants, d’une extrême lucidité sur leur état», détaille-t-il. 

Des gens qui, à la lecture des romans de Jardin, décident de mettre un peu de romanesque dans leur vie. À l’image de ce que l’auteur souhaite effectivement provoquer avec ses romans. Il les veut comme des «invitations à sculpter sa vie», à l’instar de sa vision de la littérature. Et le personnage de sa mère correspond en tout point à ce type d’invitation. 

Alexandre Jardin, Ma mère avait raison, Grasset, 216 pages

«C’est toujours quelqu’un qui a eu un souffle romanesque. C’est une romancière non pratiquante», compare-t-il, en riant. «Ça vient de sa mère. C’est une famille d’excessifs», poursuit-il. 

Il raconte d’ailleurs dans son livre un moment à la fois amusant, mais aussi représentatif de cet état d’esprit. Son père avait invité un jour un ministre de la police au demain de Verdelot. Ce dernier se demandait, un peu affolé, pourquoi les portes de l’endroit n’étaient jamais barrées. «Le face à face avec Maman est ahurissant, se rappelle Jardin. Il y a un type qui est là pour avoir peur à la place de tout le monde et il tombe sur une femme qui incarne rigoureusement l’inverse. Mais comme elle s’est mise à lui parler vraiment, il est reparti ébranlé et il a commandé un rapport pour savoir si ce que ma mère disait était vrai, et il s’est trouvé que c’était vrai, que les gens qui ne ferment pas leur maison à clé ne sont pas plus cambriolés que les autres. Voir moins».

Et pour lui, c’est la quintessence de sa mère. «[Ma mère] est absolument contre le fait de vivre en se protégeant. Alors c’est incroyable aujourd’hui, parce qu’on nous rabat les oreilles partout. Le mot sécuritaire envahit nos vies, tout est devenu dangereux. […] Quand on y pense, c’est très très grave que notre vie soit freinée, ça touche notre vitalité.»

Bref, au sens figuré et au sens propre, il faut vivre les portes débarrées. L’auteur n’en démord pas.

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S'ENGAGER... EN POLITIQUE

Les leçons de vie de sa mère, Alexandre Jardin les applique dans bien des domaines. Mais c’est curieusement dans la sphère citoyenne et politique que ce «courage d’exister» semble vouloir s’exprimer, ces dernières années.

L’auteur fait référence à quelques reprises, dans le livre, à cette campagne présidentielle qu’il a voulu mener lors des dernières élections françaises, qui ont porté Emmanuel Macron au pouvoir. Avec le mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre, il a eu l’intention, pendant un moment, de se présenter comme président, devant la montée de l’extrême droite dans les sondages. Il n’a finalement pas amassé les appuis nécessaires. 

«On n’y est pas arrivé, mais l’objectif profond, c’est un changement identitaire, c’est pas qu’un changement de politique, argue Alexandre Jardin. Donc sortir ce livre, c’est la même idée. Ça participe de la même révolution culturelle. Fonder un organisme comme Lire et faire lire qui marche au Québec, c’est la même idée. Les gens qui s’engagent dans Lire et faire lire, ils sont acteurs, quoi, ils contribuent à diminuer l’échec scolaire, à la réussite des enfants du Québec. Ils n’existent pas en lisant le journal. Ils exercent leur vrai pouvoir», s’enflamme l’auteur. 

Vers une France recentralisée

Et que pense-t-il de la présidence de Macron? «Le pays est en pleine recentralisation. Les territoires sont en train de perdre le peu de pouvoir qu’ils avaient. C’est lui qui décide avec une vingtaine de personnes qui ont fait les grandes écoles françaises. Après avoir vendu un discours qui était l’inverse. Ça ne veut pas dire que les 20 ne prennent que des mauvaises décisions, mais je préférerais un comité qui prenne des décisions pas forcément optimales, mais auxquelles les gens participent. Je préfère que les gens se trompent, mais qu’ils aient été acteurs», défend-il.

Et se présentera-t-il à nouveau? Pas nécessairement. C’est une question de «contexte», précise-t-il. Pour ce qui est de l’engagement civique, par contre, on peut compter sur lui. «Quand je vois quelque chose qui ne fonctionne pas, je vais faire quelque chose pour le régler!», promet Alexandre Jardin.