Livres

Astérix le Gaulois domine les meilleures ventes en France en 2017

PARIS — La potion du druide Panoramix fonctionne aussi pour l’édition. Avec près de 1,6 million d’exemplaires vendus, le 37e album des aventures d’Astérix, «Astérix et la Transitalique», se classe en tête des ventes de livres en France en 2017, selon le palmarès annuel du magazine «Livres Hebdo».

Sorti le 19 octobre, Astérix et la Transitalique (Albert-René), signé comme les deux précédents albums par Jean-Yves Ferri (scénario) et Didier Conrad (dessin), a été tiré à 2 millions d’exemplaires pour le monde francophone, un chiffre sans équivalent pour un ouvrage en français.

Depuis sa création, en 1959, Astérix constitue un extraordinaire phénomène d’édition. Un nouvel Astérix paraît tous les deux ans et, invariablement, il se classe en tête des ventes de livres toutes catégories confondues l’année de sa sortie.

Selon le classement établi par Livres Hebdo avec l’institut GfK, à paraître vendredi, douze livres (dont aucun de ceux récompensés par un prix littéraire) se sont écoulés à plus de 300 000 exemplaires l’an dernier.

L’Italienne Elena Ferrante fait partie des auteurs étrangers prisés par les lecteurs français.

La mystérieuse italienne a écoulé l’an passé plus de 519 000 exemplaires du premier tome de L’amie prodigieuse, publié chez Folio et plus de 420 000 exemplaires du deuxième tome de sa saga également publié en poche.

Livres

Des éboueurs turques donnent une deuxième vie aux livres

ANKARA — Qu’arrive-t-il aux livres lorsque leurs lecteurs décident de les jeter pour faire de la place sur leurs étagères? À Ankara, les ouvrages abandonnés revivent entre les murs d’une ancienne usine en briques, dans une bibliothèque surprenante.

C’est là qu’un groupe d’éboueurs de la capitale turque a installé, il y a sept mois, une bibliothèque qui compte déjà plus de 4750 ouvrages récupérés dans les poubelles lors des tournées de ramassage des ordures dans la ville.

Cet espace est installé dans une usine laissée à l’abandon pendant 20 ans. Les éboueurs s’y détendent désormais pendant leurs pauses, avec un bon livre ou autour d’une partie d’échecs.

La bibliothèque était d’abord vouée à ce qu’eux et leurs familles puissent emprunter des ouvrages pendant 15 jours. Mais elle est maintenant ouverte au public, explique son responsable Emirali Urtekin.

Au moins 1500 livres attendent encore d’être rangés sur les étagères, et les arrivées ne faiblissent pas, ajoute-t-il. Ici, rien n’est gâché : les livres devenus illisibles sont convertis en supports pour les autres et les lampes elles-mêmes sont faites à partir d’anciens tuyaux de cuivre.

Romans à l’eau de rose, livres d’économie, thrillers, contes pour enfants... les livres sont classés en 17 catégories, un nombre susceptible d’augmenter. On y trouve la saga Harry Potter, non loin de Cinquante nuances de Grey, ainsi que des romans de Charles Dickens, J.R.R. Tolkien et du prix Nobel turc Orhan Pamuk. «Nous leur avons donné une deuxième vie [...] et ils sont désormais disponibles gratuitement», se réjouit M. Urtekin.

La bibliothèque est ouverte 24 heures sur 24 pour les quelque 700 éboueurs qui travaillent dans la municipalité de Cankaya, et est tenue par Eray Yilmaz, 20 ans, qui recense soigneusement les entrées et sorties des ouvrages.

Curiosité

La bibliothèque a suscité beaucoup de curiosité, en Turquie et à l’étranger, au grand bonheur de M. Urtekin qui explique recevoir désormais plus de livres, pas seulement grâce aux poubelles.

Certains en font acheminer depuis d’autres villes turques, ajoute-t-il, et quelques Ankariotes les jettent maintenant dans des sacs de plastique distincts des autres déchets pour faciliter la tâche des éboueurs.

Aucun projet d’extension de l’espace actuel pour l’instant, mais le gérant planche sur d’autres idées pour réutiliser les livres abandonnés. Il prévoit dès cette année une bibliothèque mobile pour se rendre tous les 15 jours dans des écoles d’Ankara. Certains établissements scolaires qui manquent d’ouvrages ou n’ont pas de bibliothèques ont déjà contacté M. Urtekin.

Livres

Steven Price au pays de la dualité

AU FIL DES PAGES / Il a fallu que le roman de Steven Price, L’homme aux deux ombres (By Gaslight, en anglais), parte de la Colombie-Britannique, où il a d’abord été publié en 2016, passe par New York, où un éditeur américain l’a publié à son tour, s’arrête à la Foire du livre de Francfort, en Allemagne, pour capter l’intérêt des Éditions Alto et finalement atterrir ici, en français, à l’autre bout du Canada, en 2018.

Un voyage presque aussi épique que l’épopée du livre elle-même, longue de 725 pages, trempée dans le Londres boueux et brumeux de 1885, la Guerre de Sécession aux États-Unis et le trafic de diamants en Afrique du Sud, entre autres.

Les bonnes vieilles «deux solitudes», encore une réalité dans le monde de la littérature au Canada? «Il y a très peu de littérature québécoise sur le marché canadien-anglais», opine Steven Price, habitant de Victoria. «Dans les années 60 et 70, pendant qu’il y avait un projet de construction de l’identité canadienne, il y avait plus d’écrivains québécois traduits, mais très peu par la suite. Quand j’étais professeur, les ouvrages disponibles étaient principalement des classiques : Michel Tremblay, Anne Hébert, Marie-Claire Blais…»

N’empêche, l’écrivain note avec plaisir depuis une dizaine d’années «un intérêt renouvelé pour la littérature québécoise, notamment certaines traductions qui font la liste des prix Giller», très respectés chez les anglophones.

La solution passe selon lui par la pénétration des œuvres québécoises, souvent traduites par des petites maisons d’édition indépendantes, dans les grandes maisons d’édition commerciales. «Le vent pourrait tourner. Je l’espère en tous cas! On pourrait voir apparaître un dialogue plus riche et fort intéressant entre les deux cultures», soutient-il. «Les romans ne sont pas pareils chez vous. C’est un peu plus poétique, souvent plus court aussi, mais il y a une profonde sensibilité dans le langage. Ils sont aussi souvent construits différemment, parfois même de façon étonnante», ajoute-t-il encore.

La consécration

L’homme aux deux ombres est le quatrième ouvrage de Steven Price, son deuxième roman après deux recueils de poésie primés. Et son premier à être diffusé aussi largement : État-Unis, Royaume-Uni, Italie, France, République tchèque, Espagne, Portugal... La consécration, bref. Et un processus qui se passe principalement au-dessus de la tête de l’auteur, note-t-il, sourire en coin. Et pourtant, être publié au Québec lui apparaît différent qu’être publié en France, par exemple.

«C’est comme être publié à la maison. C’est vraiment agréable d’arriver ici, tout le monde est chaleureux, accueillant, amical. Quand on vit sur la côte ouest, on vit très loin du centre du Canada et de l’Est. Donc venir ici, c’est un peu comme revenir à la maison», image Steven Price, pour qui c’est une première d’être publié ici.

Le voyage de son arrière-arrière-grand-père

C’est d’ailleurs un long voyage initiatique à travers le  Canada qui est une des sources de ce roman. Le voyage de son arrière-arrière-grand-père, Albert Price. «Il est venu de Londres, en Angleterre. C’était un armurier de formation, et, dans les années 1880, il a sauté sur bateau, a traversé l’Atlantique, a pris le nouveau chemin de fer et a traversé le continent au complet, jusqu’à la côte Ouest, a pris un autre bateau, et s’est arrêté sur l’île de Victoria, car il ne pouvait se rendre plus loin. Et personne  n’a jamais su pourquoi il était venu comme ça. Il n’avait pas de famille ici, il avait tout quitté. Mais personne n’en parlait dans ma famille.»

Personne, jusqu’au jour où Steven Price a rencontré le frère de son grand-père, Uncle Bud, un ermite qui s’était vu contraindre de quitter son île pour venir habiter dans une résidence pour aînés. Un être qui s’est avéré un fabuleux conteur, chaleureux, amical, et qui a révélé à Steven et sa famille qu’Albert Price avait fui l’Angleterre parce qu’il s’était mis dans un gros pétrin avec les autorités. À Victoria, il s’est servi de ses talents d’armurier pour fonder une compagnie, Prices Lock and Safe, qui est toujours dans la famille aujourd’hui, note l’écrivain. «On n’avait aucune idée si ce qu’il disait était vrai, mais c’était exquis de l’entendre raconter ça», se remémore l’auteur.

Cette histoire a semé une graine dans l’esprit de Steven Price. Un bon matin, alors qu’il avait déjà bien entamé un nouveau projet de roman, il s’est tout bonnement mis à écrire un paragraphe de description d’un personnage, un détective privé «qui avait en même temps toutes les affinités possibles avec le monde criminel, qui avait l’air d’un malfrat lui-même».

C’est devenu le premier paragraphe de L’homme aux deux ombres, dans lequel il s’est lancé tête baissée, à l’aveugle. À cette description de personnage s’est finalement collée à la figure de William Pinkerton, fils du célèbre Allan Pinkerton, chef des services secrets des fédérés pendant la Guerre de Sécession et fondateur de la non moins célèbre Agence de détectives privés Pinkerton.

En réalisant que l’époque du Wild West aux État-Unis coïncidait avec celle de Jack L’Éventreur au Royaume-Uni, il a eu envie de mélanger les deux : envoyer le redresseur de hors-la-loi de l’Ouest des États-Unis sur les pavés de la sombre Angleterre industrielle.

Des routes qui se croisent

Le William Pinkerton qu’il a recréé à partir de faits historiques s’y lance à la poursuite d’Edward Shade, un homme que son père a pourchassé secrètement toute sa vie avant de mourir. Il ne sait pas pourquoi, ni même pas s’il existe vraiment. La route de Pinkerton, précédé de sa réputation, croise celle d’Adam Foole, petit brigand gentleman insaisissable, venu de son côté à la recherche d’une ancienne flamme qui l’a contacté après une décennie de silence.

Le roman se bâtit donc entre ces deux hommes, au fil de leurs enquêtes qui se croisent et s’entremêlent, agrémenté de retours en arrière à différentes époques de leurs vies, qui dans les plaines de la Virginie plongée dans la guerre de Sécession, qui dans la chaleur moite de l’Afrique du Sud en plein boom minier. Un riche chassé-croisé, qui a nécessité quatre ans de travail à l’auteur.

«Tout ce qui a rapport avec Pinkerton, c’est basé sur des faits. Tout ce qui a à voir avec Adam Foole, c’est de la fiction», illustre-t-il, en précisant toutefois qu’il s’est permis certaines libertés. «J’aime à penser que j’ai réussi à saisir une version de ce que Pinkerton a été, mais je ne me fais pas d’illusions que si Pinkerton revenait de la mort et lisait ce livre, il s’y reconnaîtrait», lance Steven Price en riant. «J’ai appris très tôt comme leçon que même si tous les faits sont là, le caractère réel d’un personnage historique reste perdu à jamais», argue-t-il. «L’important, c’est de rester conséquent.»

Surtout, ce livre lui a appris à aller au bout de ses idées. «Il y a plusieurs années, j’étais à Londres avec ma femme [aussi romancière], marchant à travers les vieilles rues. Nous parlions de nos projets futurs, et j’étais découragé, parce que je venais juste de publier mon premier roman, et il était apparu et disparu des rayonnages, comme les livres le font souvent. Elle m’a dit, “Tu sais, tu as juste à écrire le livre que tu veux lire”», raconte Steven Price. Et c’est ce qu’il a fait.

Livres

Un premier roman pour l’ex-juge en chef Beverley McLachlin

OTTAWA — Beverley McLachlin a peut-être accroché sa toge, mais elle n’a pas pour autant quitté le palais.

L’ex-juge en chef de la Cour suprême du Canada publiera en mai son premier roman, une intrigue... judiciaire.

L’éditeur Simon & Schuster Canada a annoncé mardi que le roman «Full Disclosure», en librairie le 1er mai, racontera les déboires d’une avocate de la défense qui tente d’élucider le mystère entourant le meurtre de la femme d’un homme riche et influent.

Jilly Truitt, une dure à cuire, accepte de défendre l’»énigmatique» Vincent Trussardi même si la cause est perdue d’avance — et si l’accusé prévient son avocate de se tenir loin de la famille.

On savait depuis l’an dernier que l’éditeur Simon & Schuster publierait le premier roman de la juge à la retraite, mais on ne connaissait pas les détails du projet.
Dans un communiqué, Mme McLachlin écrit mardi qu’elle a décidé tout naturellement de mettre en scène avocats, détectives privés et informateurs, des personnages qu’elle a côtoyés toute sa vie dans le système judiciaire, dont 28 ans à la Cour suprême du Canada.

Mme McLachlin a pris officiellement sa retraite le mois dernier, à l’âge de 74 ans, neuf mois avant la date de la retraite obligatoire au plus haut tribunal du pays. Elle participera toutefois aux délibérations sur les causes que la cour a entendues en sa présence, à condition que les arrêts soient rendus avant le 15 juin.

Livres

Des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline ne reverront pas le jour

PARIS — Confronté à une levée de boucliers depuis l’annonce d’une éventuelle réédition des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, Antoine Gallimard a préféré jeter l’éponge et suspendre ce projet controversé.

«Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement», a indiqué Antoine Gallimard dans un texte adressé à l’AFP.

Le projet de rééditer les pamphlets antisémites de Céline (Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les beaux draps) avait suscité une vague d’indignation notamment de la part de Serge Klarsfeld, président de l’association Fils et filles de déportés juifs de France.

Ce projet «est une agression contre les Juifs de France», avait répété jeudi matin M. Klarsfeld sur Europe 1.

Gallimard souhaitait publier «une édition critique» des pamphlets «sans complaisance aucune».

Dans un communiqué transmis à l’AFP le 20 décembre, l’éditeur parisien expliquait vouloir s’inspirer de l’«édition critique» des pamphlets céliniens publiée au Québec en 2012 par la maison d’édition canadienne Éditions 8.

Il assurait que le livre serait accompagné d’une analyse du professeur d’université Régis Tettamanzi et d’une préface signée de l’écrivain Pierre Assouline.

C’était selon le premier ministre Édouard Philippe, entré dans ce débat, la seule condition acceptable pour que les pamphlets puissent être réédités.

«Je n’ai pas peur de la publication de ces pamphlets, mais il faudra soigneusement l’accompagner», avait déclaré le chef du gouvernement dans un entretien au Journal du Dimanche.

«Curiosité malsaine»

«Les pamphlets de Céline appartiennent à l’histoire de l’antisémitisme français le plus infâme. Mais les condamner à la censure fait obstacle à la pleine mise en lumière de leurs racines et de leur portée idéologiques, et crée de la curiosité malsaine, là où ne doit s’exercer que notre faculté de jugement», a rappelé jeudi Antoine Gallimard.

Mais, a-t-il ajouté, «je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes».

Ces textes constituent «une insupportable incitation à la haine antisémite et raciste», avait estimé mardi le Conseil représentatif des institutions juives (Crif).

Le président du Crif, Francis Kalifat, avait appelé les éditions Gallimard «à renoncer au projet de réédition de ces brûlots antisémites».

«Aucune date de publication n’était fixée à ce stade», a rappelé Antoine Gallimard. Les textes concernés ont été rédigés par l’auteur du Voyage au bout de la nuit entre 1937 et 1941.

Ils devraient tomber dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l’écrivain en 1961) et seront alors libres de droits.

Les pamphlets de Céline ne sont pas interdits en France, mais n’ont pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’écrivain lui-même puis sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, s’y opposaient. Ils peuvent cependant aisément être consultés sur Internet ou achetés chez des bouquinistes.

Interrogé mardi par l’AFP en marge de la Foire internationale du livre de New Delhi (Inde), Antoine Gallimard avait dénoncé «un procès d’intention». «On n’a pas à pousser les éditeurs à s’autocensurer», avait-il dit.

En octobre 2015, les éditions Robert Laffont avaient publié dans une édition critique le texte antisémite de Lucien Rebatet, Les décombres, sans provoquer alors de remous.

Ce livre avait rencontré un incroyable succès. Les premiers 5000 exemplaires s’étaient écoulés dès le jour de la sortie. Les ventes dépassent aujourd’hui les 10 000 exemplaires.

Fayard devrait également publier une nouvelle version du Mein Kampf d’Adolf Hitler, mais «il n’y a pas de date de publication arrêtée», a prévenu l’éditeur.

En Allemagne, où ce manifeste a été réédité (dans une édition critique) en janvier 2016, il est devenu un succès de librairie avec quelque 100 000 exemplaires écoulés.

Arts

Arundhati Roy, la mauvaise conscience de l’Inde

Par AFP Alexandre MARCHAND NEW DELHI — Vingt ans après le succès planétaire de son «Dieu des Petits Riens», l’écrivaine et militante de gauche indienne Arundhati Roy revient à la fiction avec un très attendu second roman, plus brûlant et politique que jamais.

Livre puissant et complexe qui paraît jeudi en français, Le Ministère du Bonheur Suprême (éd. Gallimard, trad. Irène Margit) poursuit l’oeuvre critique de la société et l’État indiens que son auteure construit dans ses dizaines d’essais depuis deux décennies.

«Non seulement en Inde mais partout dans le monde, un système économique qui divise les gens est en train d’être créé», précise à l’AFP l’intellectuelle de 56 ans. «Je décris comment ce système pulvérise les personnes vulnérables dans ce pays.»

De l’Arundhati Roy romancière, on gardait l’image de la jeune Indienne recevant en sari pourpre le prestigieux prix Booker en 1997 pour le Dieu des Petits Riens, écoulé à plus de six millions d’exemplaires dans le monde.

Quand l’AFP la rencontre par une après-midi d’hiver dans un café des entrailles du Vieux Delhi, sa chevelure est toujours aussi bouclée, mais les filaments blancs y ont supplanté les bruns. Femme de petite taille aux yeux cernés de khôl, son timbre posé et ses sourires espiègles surprennent tant ils contrastent avec la véhémence de ses écrits.

Pourquoi tant d’années se sont-elles écoulées avant un autre roman? «J’ai mis du temps à me remettre du Dieu des Petits Riens, pas seulement à cause de son succès matériel, mais parce que d’une certaine manière, je l’ai excavé des profondeurs de moi-même.»

Roman luxuriant à la myriade de personnages, Le Ministère du Bonheur Suprême passe de la vie d’une communauté de hijras (transgenres) du Vieux Delhi à une histoire d’amour sur toile d’insurrection au Cachemire. On y croise aussi les nationalistes hindous, la guérilla maoïste des forêts du centre du pays, les violences de castes et mille autres thèmes familiers de l’Arundhati Roy militante.

Cette narration labyrinthique, l’écrivaine confie l’avoir pensée à l’image du dédale urbain des énormes mégapoles indiennes. Ce livre, rédigé sur dix ans, «vous devez apprendre à le connaître comme vous apprenez à connaître une ville: parcourir ses grandes routes, ses petites routes, ses arrière-cours, ses terrains vagues».

Adulée et haïe

Aussi idolâtrée par ses lecteurs qu’elle peut être détestée, clairvoyante pour les uns, idéaliste et caricaturale pour les autres... c’est peu dire que le nom d’Arundhati Roy clive et déchaîne les passions dans son pays.

Abonnée aux polémiques, aux manifestations et aux passages devant les tribunaux, la pamphlétaire s’est forgé depuis son accession à la célébrité littéraire une carrure d’intellectuelle dissidente dans la veine d’un Noam Chomsky aux États-Unis.

«J’aurais du mal à être en paix avec moi-même si je ne parlais pas de ce qu’il se passe ici», lance-t-elle pour expliquer cet engagement intransigeant.

«Comment pouvez-vous accepter qu’on mutile des centaines de gens au Cachemire? Comment pouvez-vous accepter une société qui, depuis des milliers d’années, a décidé qu’une partie de sa population pouvait être appelée “intouchable”? Comment pouvez-vous accepter une société qui brûle les maisons des populations tribales et les expulse de leurs foyers au nom du progrès?»

D’une plume aiguisée comme une lame, cette fille d’une chrétienne de la région méridionale du Kerala et d’un hindou du Bengale occidental pourfend la crispation identitaire de l’Inde sous la férule des nationalistes hindous. Son nouveau roman dépeint ces derniers comme oeuvrant à un nouveau «Reich» fondamentaliste.

«Le niveau de communautarisation et de polarisation des gens n’a jamais été aussi exécrable», déclare-t-elle. «Il y a des milices qui rôdent en voulant brûler des salles de cinéma, des groupes d’énormes moustachus qui célèbrent la sati — pratique illégale et rarissime d’immolation d’une veuve sur le bûcher de son mari.»

Infatigable porte-voix des opprimés, écologiste, féministe, altermondialiste et critique du capitalisme, Arundhati Roy confie son espoir de voir émerger des tumultes du monde une forme de justice sociale.

«Quelque chose naîtra, soit de la destruction totale soit d’une sorte de révolution, mais ça ne peut juste pas continuer comme ça.»

Arts

Le prix Grand Phénicia remis à Michel Tremblay

MONTRÉAL — L’écrivain et dramaturge Michel Tremblay est le récipiendaire du Grand Phénicia 2018 qui lui sera remis le 31 mai prochain par la Chambre de commerce LGBT du Québec.

La 14e présentation du Phénicia se déroulera à la salle du Parquet de la Caisse de dépôt et placement du Québec, à Montréal, sous la présidence d’honneur de la comédienne et femme d’affaires Caroline Néron. L’événement célébrera la réussite et l’implication de personnes qui ont contribué au rayonnement et au développement de la communauté d’affaires LGBT.

Steve Foster, président de la Chambre de commerce, explique qu’en remettant le prix à Michel Tremblay, l’organisme veut affirmer que l’écrivain a su, à travers son oeuvre, marquer le Québec et le monde depuis plus de 50 ans. La Chambre désire aussi souligner sa contribution exceptionnelle à la communauté LGBT.

Michel Tremblay s’est dit touché qu’on lui décerne le prix, ajoutant que la reconnaissance des minorités sexuelles a été un des grands combats de sa vie.
L’année dernière, le Grand Phénicia a été remis à Françoise Bertrand, présidente-directrice générale sortante de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ).

Retour sur 2017

Le meilleur de la littérature

1) La rencontre marquante de Gilles Archambault

Pour beaucoup, il a marqué les esprits à la radio, comme féru de jazz. Pour d’autres, ce sont ces romans qui ont laissé une marque indélébile. Gilles Archambault ne laisse personne indifférent. Je garderai toujours un souvenir fort du long entretien qu’il m’a donné, en début d’année, après la publication de son recueil de nouvelles Combien de temps encore?. L’œil vif, amusant et charmeur, en même temps extrêmement lucide et prompt à se remettre en question: l’homme de 84 ans a une aura particulière. Là, on le sent sûr de sa réponse, joliment tournée; puis, il se dédit d’aussi belle façon, avec une humilité désarmante. Sa présence médiatique se fait rare, mais quand il sort de sa réserve, ses propos sur la vieillesse et l’amour sont d’une grande richesse.

2) La rencontre étonnante d'Amélie Nothomb

Rencontrer Amélie Nothomb dans une chambre au sommet du Château Frontenac et partager un verre de champagne avec elle? Ce métier nous réserve toujours des surprises! L’iconoclaste écrivaine belge, venue comme invitée d’honneur au Salon du livre de Québec, n’a pas manqué de faire tourner les têtes et d’attirer de très nombreux admirateurs. Assurément un moment fort de l’évènement cette année. Amélie Nothomb est aussi divertissante en vrai que dans ses livres; ses personnages ne sont jamais bien loin d’elle, et elle ne s’en cache pas le moins du monde. Au printemps, elle avait dans sa besace Riquet à la houppe, une reprise moderne du conte abordant la beauté et la laideur; cet automne, fidèle à son habitude annuelle, elle a publié Frappe-toi le cœur, une exploration de la maternité. 

3) Le livre étranger: L’âme des horloges — David Mitchell

Quel livre époustouflant! Il faut s’attacher comme il faut avant de sauter dans le costaud L’âme des horloges, de David Mitchell (Alto pour la traduction française). C’est du lourd, mais dans le bon sens du terme: une épopée à travers quatre époques, depuis les années 1980, dans l’Angleterre ouvrière, jusqu’aux années 2040, dans un monde complètement éclaté, mais plausible quand on y pense – avec un frisson dans le dos. On y suit le destin d’Holly Sykes, une adolescente britannique, qui se retrouve malgré elle mêlée à une guerre dans un univers parallèle. Une part du récit plonge dans le fantastique, oui, mais ce n’est pas racoleur pour deux sous. En plus, le livre est en soi un objet magnifique. Du bonbon. 

4) Le livre québécois: Le cri de la sourde — Sylvie Nicolas

Un coup de cœur tardif, que je viens tout juste de terminer: Le cri de la sourde, de Sylvie Nicolas (Druide). L’auteure de Québec nous plonge dans un roman à la fois intimiste et collectif, où sa relation avec sa mère se mélange à ses souvenirs de la petite communauté près de Matane où a été élevée sa mère et où elle a passé ses étés d’enfance. Un endroit peuplé de personnages uniques, qu’elle sait rendre avec un mélange de tendresse et de vivacité, mais sans complaisance, à travers leurs côtés plus sombres aussi. Il y a quelque chose du roman d’époque, mais sans l’embellie folklorique ou le sentimentalisme qu’on y trouve parfois. Une voix à la fois simple et évocatrice, au souffle puissant, mais pas emberlificotant. Un coup de cœur, vraiment, qu’on sent venir de très près du cœur de l’auteure. 

5) Le livre que j’aurais dû lire: Le plongeur — Stéphane Larue

Retour sur 2017

Les grands disparus du milieu des lettres

À l’instar de l’année 2016, 2017 a été marquée par la perte de plusieurs grands noms de la colonie artistique. Voici quelques personnalités du milieu de la littérature auxquelles nous avons dit au revoir cette année.

- Guy Corneau, 5 janvier, 65 ans

L’année a commencé avec une bien triste nouvelle, celle du décès du psychanalyste, conférencier et auteur Guy Corneau. Sa sœur, la peintre Corno, venait à peine de décéder à la fin de décembre 2016. Guy Corneau a été emporté par une maladie auto-immune, quelques jours avant ses 66 ans. Spécialiste des relations père-fils, il a marqué les lecteurs avec la publication en 1989 de Père manquant, fils manqué. Il est aussi derrière la création du Réseau Hommes Québec, en 1992. 

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- Gaëtan Lévesque, 18 mars, 69 ans

Le monde de l’édition a vécu un deuil avec le décès de Gaëtan Lévesque, en mars dernier. L’homme a été une figure de proue dans le domaine au Québec. Il a notamment participé en 1985 à la fondation de la maison d’édition XYZ et de sa revue, consacrées au genre de la nouvelle. Après une fructueuse carrière, il a fondé en 2010 sa propre maison d’édition, Lévesque éditeur. Il est décédé des suites d’un cancer du pancréas. 

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- Simone Veil, 30 juin, 89 ans

La nouvelle a créé un choc en France, mais aussi partout dans le monde. Survivante du camp d’Auschwitz, dans lequel elle a été emprisonnée à l’adolescence, Simone Veil a mené ensuite de grands combats dans la sphère publique au sujet des droits des femmes. C’est elle qui a défendu devant l’Assemblée le projet de loi sur l’avortement, en 1974. Cette ancienne ministre française laisse derrière elle une riche œuvre d’essayiste.  

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- Jean D'Ormesson, 5 décembre, 92 ans

Le plus vieux des Immortels n’est plus… L’un des compagnons de Dany Laferrière à l’Académie française, Jean D’Ormesson, est décédé d’une crise cardiaque à 92 ans. L’écrivain et journaliste (il fut directeur du Figaro en 1974) laisse derrière lui une œuvre monumentale et par moments politisée. Son premier grand succès fut La Gloire de l’Empire, en 1971, avec lequel il a remporté le grand prix du roman de l’Académie française. Il sera d’ailleurs élu à la prestigieuse institution deux ans plus tard. Ses œuvres font partie de la collection de la Pléiade depuis 2015. Son dernier livre, Et moi, je vis toujours, paraîtra en mars chez Gallimard. 

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SANS OUBLIER

- Serge Doubrovsky, 23 mars, 88 ans

- Michel Dallaire, 25 avril, 60 ans

- Dean Louder, 9 mai, 74 ans

- Nicole Gagné, 14 mai, 74 ans

- Alain Gagnon, 6 juillet, 74 ans

- Francis Back, 5 octobre, 58 ans

- Jean-Yves Soucy, 6 octobre, 72 ans

- Jean Anglade, 22 novembre, 102 ans

Livres

Brigitte Bardot publiera un livre-testament

PARIS — L’ancienne actrice française Brigitte Bardot qui milite depuis 40 ans pour la cause animale publie le 25 janvier un «livre-testament» qu’elle présente comme «le bilan de son existence, de son combat en faveur des animaux et la confession profonde de [son] dégoût», a-t-elle annoncé mardi à l’AFP.

«Ce sera le bilan de mon existence. Il s’intitulera Larmes de combat. Je n’écrirai plus jamais d’autres livres. Ce sera le bilan total de ma vision des choses, de la société, de la façon dont on est gouvernés, de la façon dont on traite les animaux dans mon pays», a-t-elle déclaré.

L’éditeur Plon présente l’ouvrage comme «un testament animal», «une réflexion inédite, apaisée et révoltée à la fois, sur son existence et le sens de son combat».

Son dernier livre remonte à 2003. Un cri dans le silence (éditions du Rocher) avait fait polémique avec des prises de position radicales.

La vedette de Et Dieu créa la femme notamment, film de Roger Vadim de 1956, aujourd’hui âgée de 83 ans, vit retranchée dans son domaine près de Saint-Tropez d’où cette ardente militante des droits des animaux publie des communiqués vengeurs contre les chasseurs, les zoos, les abattoirs ou les cirques, pourfendant jusqu’au pape François en septembre dernier pour son absence de «miséricorde» pour les animaux.

Elle doit publier mercredi dans le quotidien Le Parisien une lettre ouverte au gouvernement français, à l’occasion du lancement d’une campagne contre la fourrure de la fondation portant son nom.

Elle y cite les pays européens qui ont interdit la chasse à courre, l’abattage des animaux sans étourdissement, le gavage des oies et des canards, l’exploitation des animaux dans les cirques et l’élevage pour la fourrure, s’interrogeant ensuite : «Et la France?»

«La cause animale est la cinquième roue du carrosse présidentiel!» a-t-elle déclaré mardi à l’AFP.

«On est très mal parti avec ce gouvernement. [Le président Emmanuel] Macron n’a aucune compassion pour les animaux et la nature: à Chambord, il vient de féliciter des chasseurs devant leurs gibiers encore chauds! C’est scandaleux et très déplacé!», a fustigé Brigitte Bardot jointe chez elle par téléphone.

Sa fondation a lancé mardi une nouvelle campagne d’affichage contre la fourrure. Un homme porte un blouson, le sang ruissèle de son col en fourrure : «J’aime les animaux ... Morts!» indique le slogan repris sur un millier de panneaux, mentionnant l’adresse internet www.jeneportepasdefourrure.com.